Profil à travers la hamada et l’oued Merkala.
a, marne blanche sablonneuse, à couches horizontales ; b, schistes foncés et calcaires paléozoïques faiblement inclinés ; c, dunes de sable.
Le 3 mai nous marchons directement vers le sud ; nous quittons la plaine de l’oued Merkala afin de nous élever sur le plateau ; c’est une marche pénible pour les chameaux, sur un sol escarpé. C’est là que les Arabes font commencer la hamada, c’est-à-dire le désert de pierres. La hamada ne produit ici, en aucune façon, l’impression de tristesse qu’on se figure d’ordinaire ; c’est une plaine infinie, unie comme un miroir, mais couverte d’une mince couche de terre sur laquelle sont étalés des milliards de petits cailloux ronds appartenant aux diverses variétés de quartz, silex commun, silex pyromaque, quartz opalin, agate, etc. ; cette plaine est aussi fréquemment nommée es-serir. Il y pousse beaucoup de fourrage à chameaux ; des végétaux divers, des fleurs et même des acacias y sont nombreux. On y trouve également un arbuste donnant de petites baies noires qui sont, dit-on, fort bonnes contre les maux d’estomac ; les Arabes mâchent des fragments de son bois pour entretenir la propreté de leurs dents. Cette coutume d’employer certaines espèces de bois à l’entretien de la bouche existe aussi chez beaucoup de peuplades nègres de l’Afrique tropicale.
Dans cette partie de la hamada on pourrait presque semer de l’orge, et, si l’on creusait des puits, il serait possible d’y développer une oasis. Le pays est d’ailleurs habité, en ce sens qu’on y voit de nombreux troupeaux de gazelles ; il est vrai qu’elles ne s’approchent pas à portée de fusil.
Il y a ici également de nombreux chacals. Amhamid, le serviteur du cheikh Ali, était très adroit à s’emparer de ces animaux : il savait découvrir les trous où ils vivaient ; et un soir, après une courte absence, il nous en apporta trois vivants. Les Arabes les mangèrent, suivant leur habitude, et j’en goûtai. Nous les avions fait rôtir avec du beurre ; je dois constater que leur chair ainsi préparée n’a rien de répugnant.
Le 4 mai au matin, nous repartîmes vers le sud-est et nous fîmes halte vers deux heures, pour établir notre bivouac dans une contrée couverte de plantes fourragères. La hamada conservait le même caractère : c’était une plaine immense, très unie, couverte tantôt de petits cailloux roulés, tantôt de grosses roches polies par les eaux, tantôt enfin d’acacias, de Sempervivum en grosses touffes épaisses, ainsi que des plantes à chameau ordinaires. Tout le jour il souffla un vent violent et froid, et, quand nous atteignîmes le lieu choisi pour le bivouac, il tombait une violente averse. Je ne m’étais jamais représenté la hamada ainsi, et je n’avais jamais cru non plus que j’aurais à m’y garantir de la pluie sous une tente. Cependant cette averse nous était agréable, car la chaleur s’était accrue de nouveau fortement pendant les derniers jours.
L’un de mes hommes trouva ce jour-là un de ces lézards qui atteignent jusqu’à trois pieds de long et vivent dans des trous ; l’homme le poursuivit, quoiqu’il courût extrêmement vite, jusqu’à son terrier, où il disparut ; mais notre compagnon creusa si longtemps qu’il réussit à l’atteindre. Ce fut de nouveau pour ma troupe un changement de menu fort apprécié, car l’animal fut rôti tout aussitôt. J’en goûtai également : sa chair, molle et très blanche, a un goût de poisson et n’est pas le moins du monde répugnante ou désagréable. Nous voyions souvent ramper sur le sable de petits serpents ou des vipères : les Arabes les redoutent, et les nôtres les tuaient à coups de pierre ou de bâton. Il se trouvait également en cet endroit de nombreux fragments de fossiles paléozoïques dispersés entre les cailloux ; sous prétexte que le chameau me fatiguait trop, j’allais souvent à pied pour en ramasser quelques-uns ; du reste, je ne pouvais noter la direction du chemin et la durée de la marche qu’à l’aide de la boussole et du chronomètre.
Le 5 mai nous partions de grand matin pour atteindre notre but, Tendouf, au bout de six heures. Le chemin conduisait comme auparavant vers le sud-est, à travers l’uniforme hamada. La plus grande partie de cette plaine était stérile, cependant on trouvait, par places, des acacias et des plantes à chameau ; la répartition de ces végétaux est fort irrégulière et ils sont épars en petits groupes sur toute la vaste étendue pierreuse. Peu avant Tendouf, le terrain changea un peu : une chaîne de collines moins hautes apparut, consistant en roches molles, blanchâtres et marneuses. Du sommet nous vîmes devant nous la petite ville de Tendouf, véritable oasis au milieu des déserts avec ses grandes maisons carrées et ses jardins de palmiers.
Nous avions mis un laps de temps peu ordinaire, huit journées, pour atteindre la ville, en partant de l’oued Draa ; on peut très bien faire le chemin de Tizgui à Tendouf en cinq jours. Mais les Arabes préfèrent voyager lentement, afin de ménager leurs chameaux. Grâce à l’heureux avantage de ne pas connaître le prix du temps, ils restent assis sur leurs animaux avec une tranquillité enviable et une satisfaction visible, ne s’inquiétant point de savoir s’ils marchent vite ou lentement ; ils ne connaissent pas l’emploi du temps, mortel pour les nerfs, que la civilisation moderne réclame de l’homme dans son combat pour l’existence. Rien n’est plus contraire aux idées arabes que la précipitation ou le besoin continuel d’action. L’Européen est par trop impatient, et c’est ainsi que s’expliquent les mécomptes de tant de voyageurs. On peut beaucoup avec de la tranquillité et de la patience ; dans les voyages d’exploration à l’intérieur de l’Afrique celle-ci est plus importante que l’argent.