Jusqu’ici aucun Européen n’ayant visité Tendouf, c’est donc avec un sentiment de satisfaction que j’aperçois de la colline les maisons de la ville et les gens qui viennent au-devant de nous. Hadj Ali est également plus tranquille ; il a vu que l’on peut voyager dans le désert sans être tué par les brigands ou sans souffrir de la soif.
Tendouf. — Le cheikh Ali était allé devant pour annoncer notre arrivée et pour y préparer en quelque sorte la population. Il avait également cherché une grande maison où nous pussions trouver un logement commode et agréable.
La population, très foncée de peau, vient bruyamment au-devant de nous ; tous ces gens sont heureux de l’arrivée du cheikh Ali, qu’ils respectent hautement, et se montrent curieux au plus haut point de voir les étrangers qui arrivent. Quelques cris de el-kafirou (l’infidèle) se font entendre, mais la présence du cheikh prévient toute démonstration hostile.
Le chérif, Arabe très fin, est un des personnages importants du lieu ; il a avec Hadj Ali une longue conférence. Il s’agissait de lui prouver que mon interprète était réellement un parent d’Abd el-Kader, dont le nom est ici en grande renommée ; le chérif avait jadis lui-même connu le vieil émir et était ainsi au courant d’une foule de particularités sur son sujet et son entourage. Ainsi que je l’ai dit déjà plusieurs fois, Hadj Ali avait sur lui un vieux diplôme, d’après lequel il tenait un haut rang dans la confrérie religieuse d’Abd el-Kader Djilali. Le chef-lieu de cette secte importante est Bagdad. Je n’avais pas recherché la provenance de ce document, et m’en étais tenu à la constatation de ce fait, qu’il attirait le respect de tous envers Hadj Ali. A Taroudant il avait reconnu une foule de gens comme membres de cette confrérie : j’ignore s’il en avait le droit ; il avait même gagné à sa cause le chérif du lieu. Ce dernier était enchanté de lui et l’avait même invité à se fixer à Taroudant et à épouser sa propre sœur.
A Tendouf également, Hadj Ali réussit à convaincre le chérif et les notables de l’endroit qu’il était un personnage de haute influence. La population fut de même gagnée à cette persuasion, et quoique, dès les premiers jours, elle m’eût reconnu pour un Chrétien, elle ne se permit pas la moindre injure à mon égard. Il faut ajouter que, si Hadj Ali se vante constamment de sa qualité de chérif, la famille d’Abd el-Kader n’est pourtant pas chérifienne ; Abd el-Kader lui-même était un simple marabout. Comme on le sait, les chourafa descendent directement de Mahomet ; c’est une sorte de noblesse héréditaire et ecclésiastique ; par marabout, au contraire, on entend un homme remarquable par sa piété et sa science.
Hadj Ali, qui était très versé dans les discussions théologiques, avait réussi partout à se faire passer pour ce qu’il souhaitait : je n’avais que des avantages à ce jeu.
Comme dans chaque endroit, il se trouve à Tendouf un homme qui cherche à s’introduire chez nous en nous rendant toutes sortes de petits services. A Tizgui c’était Sidi Mouhamed, le soldat marocain déserteur, que j’avais engagé à mon service ; à Tendouf nous trouvâmes un Tunisien, Hadj Hassan, qui sut se rendre indispensable.
C’était un homme d’un caractère aventureux, et qui avait longtemps couru le monde ; il avait passé de longues années sur les bateaux des Messageries maritimes, et même voyagé une fois jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Puis il s’était fait bachi-bouzouk pendant la guerre turco-russe, et avait, je crois, servi en Arménie. Après la guerre il fut licencié, revint à Tunis et commença de là ses pérégrinations, qu’il poussa jusqu’à Tendouf. Il voulait visiter le tombeau d’un saint pour y prier ; pendant ses voyages il avait été complètement dépouillé à diverses reprises, et pour la dernière fois dans l’oued Draa par des gens des Aït Tatta. Quoique Hassan, en dehors de l’arabe et du turc, parlât aussi l’italien, l’anglais et le français (cette dernière langue fort bien), et qu’il eût beaucoup fréquenté les Européens, j’ai vu rarement un Arabe aussi fanatique et aussi strict que cet homme ; aucun ne disait ses prières avec la même ponctualité que lui. Il s’offrit à voyager avec moi pour tout le reste de mon expédition, y compris le voyage de Timbouctou au Sénégal. Il voulait s’y fixer, espérait-il, soit comme tirailleur indigène, soit comme négociant. C’était un homme très adroit, sachant se rendre fort utile et surtout excellent cuisinier ; malheureusement son caractère était très violent.
Le cheikh Ali et le chérif de Tendouf s’occupèrent avec tout le zèle possible des préparatifs du voyage au désert ; je reviendrai plus tard sur ces détails. Il était sûr alors que ni le cheikh ni aucun de ses parents ne voyageraient avec nous. Nos amis nous amenèrent un vieillard et nous le présentèrent comme le guide le meilleur et le plus expérimenté : il avait certainement fait déjà une cinquantaine de fois le voyage de Tendouf à Araouan ou à Timbouctou, et souvent tout seul, comme messager ! Mes deux interprètes trouvèrent que c’était chose grave que de prendre pour guide un homme si vieux, car il pouvait mourir en route ; cette idée méritait certainement d’être prise en considération ; mais je n’avais pas assez d’argent pour payer un deuxième guide, et nos amis de Tendouf nous assuraient que nous pouvions entreprendre ce voyage en toute sécurité.
Le prix que demandait Mohammed était si élevé, que j’hésitai à le prendre ; finalement il le baissa à 47 mitkals d’or (1 mitkal valant à peu près 12 francs) ; une partie devait être payée d’avance, et le reste à Araouan. Nous devions prendre des guides du pays dans cette dernière ville ; on me conseilla aussi d’y vendre les chameaux et d’y louer simplement des animaux de charge jusqu’à Timbouctou.