Quand je quittai le Maroc quelques mois auparavant, pour tenter un voyage à Timbouctou, mon intention était de me joindre à une caravane ; je ne croyais pas qu’il fût possible de traverser le Sahara seul avec quelques serviteurs. Or, l’époque vers laquelle les grandes caravanes se mettent en route étant passée, il me restait soit à attendre huit ou neuf mois, éventualité que le cheikh Ali discuta sérieusement, soit à partir seul. Le cheikh Ali se serait peut-être décidé à m’accompagner, ou du moins à me donner un de ses neveux, s’il avait reconnu qu’il en pût tirer un gain quelconque. Quand il vit que je n’avais avec moi ni beaucoup de marchandises, ni beaucoup d’or, il se contenta de me faciliter le voyage le mieux possible. Les préparatifs pour l’expédition projetée étaient multiples, et il peut y avoir intérêt pour mes successeurs possibles à donner ici quelques détails à ce sujet.
Quoique le Sahara commence déjà au pied du versant sud de l’Atlas, je ne fais compter qu’à partir de Tendouf le véritable voyage dans le désert ; en effet, de cette dernière ville on peut gagner en un temps relativement court une suite de groupes d’oasis et de contrées fort peuplées, comme l’oued Draa, le Tafilalet, ou même directement le Touat, tandis que vers le sud il faut voyager pendant des semaines et des mois pour arriver de nouveau parmi des hommes.
Il vaut mieux certainement prendre pour point de départ Tendouf, plutôt que le Touat, l’oued Draa ou Tekna à l’ouest : dans la population de Tendouf il y a beaucoup moins d’intolérance religieuse que de goût pour la spéculation et le commerce ; ce goût dirige complètement ses idées et sa manière d’agir, de sorte qu’avec un emploi approprié de son argent on peut parvenir à bien des choses chez elle.
J’avais songé à diverses reprises au groupe d’oasis de Tekna, au sud de l’oued Noun, et cet endroit m’avait paru, à un certain moment, devoir être le point de départ de mon voyage dans le désert, quoique, au début de ce siècle, le médecin et voyageur anglais Davidson y eût été tué ; Tekna paraissait convenir à mon but parce que, plus on traverse le Sahara vers l’ouest, et plus les difficultés de terrain diminuent.
Tendouf semble être pourtant le point de départ le plus recommandable sous tous les rapports. La question la plus importante pour un voyage semblable est certainement le choix des chameaux, car on en est réduit, en tout et pour tout, à cet animal, laid et entêté, mais indispensable à cause de sa sobriété et de son endurance.
A Tendouf j’ai perdu un deuxième chameau, que j’ai dû remplacer par un nouveau, coûtant 31 douros. J’ai échangé en outre un autre de ces animaux, fortement blessé comme je l’ai dit, contre cinq pièces de la cotonnade bleue si importante dans ces pays, pour la valeur d’environ 20 douros. J’ai donc neuf chameaux vigoureux et en bon état, tous châtrés et par conséquent plus résistants.
J’avais fait faire de grands sacs pour le transport des marchandises avec une étoffe brune et grossière en poil de chameau. Deux de ces sacs, réunis entre eux par des courroies, sont disposés sur chaque chameau, de manière à pendre le long de ses flancs ; une grande natte de paille placée en dessous protège l’animal contre le frottement. Sur son dos se trouve une sorte de selle rembourrée, avec une ouverture pour la bosse. Le poids des deux sacs ne dépasse pas cent livres, car nous devons utiliser les animaux comme montures, et chacun d’eux porte de plus deux outres.
Le cheikh Ali s’était occupé avec grand soin de l’approvisionnement d’eau. J’avais acheté dix-huit grandes outres de peaux de chèvre, cousues et goudronnées avec soin ; une petite ouverture destinée à laisser passer l’eau était solidement ficelée. Chaque chameau devait porter deux de ces outres, qui, une fois pleines, pesaient environ 60 à 70 livres ; le poids de la charge, y compris le cavalier, dépassait donc de beaucoup deux cents livres.
Les caravanes chargent les animaux encore davantage, mais elles marchent avec une lenteur extraordinaire et leurs bêtes, ne faisant que quelques lieues par jour, se reposent souvent.
Ces outres sont partout en usage dans ces pays : on ne connaît rien autre pour le transport de l’eau. Elles sont en général très pratiques, mais l’eau y est fort exposée à l’évaporation. Rohlfs a, comme on sait, introduit les caisses en tôle dans le matériel d’un voyage au désert ; elles ont surtout deux grands avantages : l’eau ne s’y évapore et ne s’y gâte pas. L’enduit de goudron qui revêt l’intérieur des outres ne résiste pas longtemps ; aussitôt qu’une petite parcelle de cet enduit disparaît, la décomposition de la peau commence, et l’eau prend un goût exécrable. Pourtant on ne peut user de caisses en tôle que dans une expédition composée de plusieurs Européens, d’une nombreuse escorte, et pourvue de grandes ressources ; même si j’avais eu une semblable caravane, je n’aurais cependant pas employé de pareilles caisses, afin de ne pas attirer l’attention. En dehors des dix-huit grandes outres je possédais deux seaux en toile à voile bien cousue, disposés de façon à être fermés par le haut, et pourvus de crochets en fer, pour qu’on pût les accrocher partout où on le voudrait.