Avec ces vingt récipients pleins d’eau nous pouvions voyager de huit à dix jours, bien entendu sans événement fâcheux, et même en tenant compte d’une évaporation de 5 p. 100. Je chargeai spécialement Hadj Hassan de la provision d’eau, et plus tard il défendit avec la plus grande ténacité le précieux liquide qui lui était confié.
Les outres étaient attachées sur les chameaux au-dessous des sacs à marchandises et de chaque côté, de manière qu’elles se trouvassent placées horizontalement. Un seau en tôle est utile pour abreuver les chameaux aux puits ; de même on doit se pourvoir d’une grande quantité de cordes. Il faudrait également prendre un vase plein de goudron pour pouvoir souvent en enduire les outres. Malheureusement j’avais négligé cette précaution, et à Tendouf je n’en trouvai pas à acheter. Enfin il est utile de prendre avec soi de grandes aiguilles pour coudre les ballots, des haches et quelques outils.
Mon expédition comptait huit personnes et neuf chameaux ; en dehors de moi et des interprètes Hadj Ali et Benitez je n’avais conservé que deux serviteurs marocains, Kaddour et Farachi, puis Sidi Mouhamed, que j’avais pris à Tizgui, Hadj Hassan et enfin le guide Mohammed, dont l’âge et la figure parcheminée nous causèrent d’abord quelques soucis, mais qui se montra plus tard sous un jour fort avantageux.
Nous étions tous vêtus d’une large toba de mince cotonnade bleue, d’une courte culotte de même étoffe, et enfin, quelques-uns du moins, d’une chemise ; nous avions des pantoufles de cuir, et notre tête ainsi que le bas de notre visage étaient enveloppés de la même étoffe bleue, de sorte que seuls nos yeux et notre nez étaient visibles. Hadj Ali portait encore à ce moment la djellaba blanche du Maroc et un turban de même couleur. Sur la partie postérieure de la tête nous avions sous nos turbans bleus un tarbouch rouge (fez), afin d’être mieux protégés contre l’ardeur du soleil. Ce vêtement, et surtout la large toba, est, il est vrai, incommode pour ceux qui n’y sont pas habitués pendant la marche ou en général pour tous les mouvements, mais il permet à l’air de circuler et est léger à porter.
J’avais laissé chez le cheikh Ali une des tentes faites à Tanger, pour ne pas me surcharger de bagages ; je partageai donc la deuxième avec Hadj Ali et Benitez ; pour mes gens j’avais fait faire une grande tente de poil de chameau avec les perches nécessaires.
Nous avions emporté trois matelas ; mes serviteurs se contentaient de tapis. A Tanger j’avais dû à la bonté de M. Weber, le ministre d’Allemagne, plusieurs lits de camp fort pratiques, dont je m’étais servi jusque-là ; mais il nous sembla que nous devions les laisser également en route, et nous servir des matelas habituels du pays, qui sont remplis d’ouate. Je n’avais pu me décider à renoncer pendant mon voyage à l’usage des draps blancs ; je l’ai continué jusqu’au bout.
On ne peut pas beaucoup s’occuper de sa propreté de corps pendant un voyage à travers le désert ; mes compagnons et mes serviteurs ne se servaient d’eau pour leurs ablutions que quand nous nous trouvions à un puits, c’est-à-dire environ tous les dix jours ; j’ai pourtant continué à employer chaque jour une petite quantité d’eau à me laver, ce qui constituait un luxe à peine pardonnable dans de pareilles circonstances ; cela excita souvent la mauvaise humeur de mes compagnons arabes, surtout quand la provision d’eau était peu abondante.
Les chameaux n’étaient abreuvés que quand nous arrivions à un puits ; ces animaux peuvent demeurer dix et même douze jours sans boire ; il est vrai que, les derniers jours, ils marchent très lentement. Il me faut à ce propos rappeler une assertion encore répandue chez des gens d’ailleurs fort intelligents, et même dans beaucoup de livres à l’usage des écoles : les chameaux auraient dans l’estomac un réservoir d’eau, et, dans des cas désespérés, les Arabes les tueraient pour boire cette eau. D’abord tous les enseignements de la physiologie, tout ce que l’on sait sur la marche habituelle de la vie contredit l’existence d’un pareil réservoir ; puis il faut se demander comment cette eau pourrait se produire, et enfin tenir compte de la valeur d’un chameau pour l’Arabe. Mais de toute antiquité les maîtres d’école ont répété que le chameau porte avec lui un réservoir d’eau, pour qu’il puisse ainsi se passer de boire durant longtemps, et par suite on croit encore aujourd’hui à cette fable ; les gens même les plus intelligents ne se laissent pas détromper au sujet de certaines choses entendues depuis l’enfance : on tient ainsi à de vieux contes de nourrice avec un entêtement digne d’une meilleure cause. Des voyageurs peu consciencieux qui n’avaient pour but que de conter des événements intéressants et inédits, ont, il est vrai, beaucoup contribué à répandre les idées les plus fausses sur certaines contrées et sur leurs habitants ; c’est à ce genre d’idées qu’appartient la fable, impossible à déraciner, du lion du désert.
En ce qui concerne l’alimentation pendant mon voyage au Sahara, j’ai déployé de même un luxe inouï pour la circonstance. Mon guide me dit à plusieurs reprises que, bien qu’il fût déjà très vieux, il n’avait jamais vu aller de cette façon à Timbouctou. J’avais acheté plusieurs moutons à Tendouf et j’en avais fait sécher la chair au soleil, après l’avoir salée ; elle se conserva ainsi pendant longtemps et donna, une fois cuite, une nourriture assez convenable. En outre j’avais acquis de grandes quantités de couscous et de riz, un peu de farine, un grand sac en cuir plein de beurre, un sac de dattes pour mes serviteurs ; j’ai reconnu que ces fruits excitent trop la soif, quoique ceux achetés à Tendouf fussent excellents. On enferme les dattes fraîches dans d’épais et longs sacs de cuir, de façon à en faire une sorte de gigantesque saucisson, que l’on coupe ensuite en tranches avec un couteau. De plus, j’avais encore une grande quantité du pain biscuité emporté de Marrakech. Le thé, le café et le sucre ont beaucoup d’importance, tant pour l’alimentation que comme moyens d’échange ou présents ; les bougies et les rubans de soie de couleur sont également précieux pour les relations commerciales.
Le café est absolument indispensable après une journée fatigante, car son action est réconfortante et tonique ; j’ai eu à déplorer de ne pas en avoir pris davantage avec moi. J’avais caché dans nos bagages quelques flacons de vin et de cognac en guise de médicaments ; mais je ne pouvais en laisser rien voir, car les Musulmans sont très rigoureux à cet égard. Enfin j’avais encore quelques boîtes de conserves et d’extrait de viande.