Après avoir terminé à Tendouf tous les préparatifs de notre voyage pour Timbouctou, nous fixâmes au 10 mai 1880 le jour de notre départ, au début de la nouvelle lune. Nous étions debout dès trois heures du matin, et peu après quatre heures, tout étant prêt, nous nous mettions en marche. Le cheikh Ali et Amhamid nous accompagnèrent un instant, puis eut lieu une scène d’adieux vraiment émouvante ; le vieux et vénérable cheikh pleurait lui-même, et le noir Amhamid donnait cours à sa douleur de la manière la plus violente. Le cheikh Ali a beaucoup fait pour moi, et je dois à lui seul d’avoir atteint cette ville de Timbouctou tant de fois désirée. Les gens que j’avais pris au Maroc avaient le cœur gros en commençant cette entreprise, et ils se représentaient les dangers à courir sous les couleurs les plus vives. Pourtant ils gardèrent un maintien tranquille et résolu. Je ne devais être complètement rassuré à leur égard que quand nous eûmes franchi une bonne partie du désert, de manière à ne plus pouvoir penser à retourner sur nos pas.

Nous vîmes encore longtemps les amis qui nous quittaient ; enfin ils disparurent à nos yeux, tandis que nous continuions résolument notre route sous la conduite de l’excellent Mohammed. Pendant les premiers temps, nous voyageâmes surtout de jour ; plus tard seulement ce fut la nuit.

La première journée de marche dura de quatre heures du matin à trois heures de l’après-midi, c’est-à-dire onze heures, dont il faut en déduire deux que nous employâmes à une courte halte, à chercher du fourrage pour les chameaux, etc. La direction générale que nous avions suivie était celle du sud-est.

Aussitôt après avoir quitté Tendouf, qui est à environ 395 mètres d’altitude, nous voyons disparaître les petites montagnes et les chaînes de hauteurs ; nous rentrons dans la hamada, couverte de nombreux galets de quartz : elle se nomme ici, d’après un puits placé à quelque distance sur l’un des côtés de la route, hamada Aïn Berka. Nous traversons le lit étroit de l’oued Tatraa, qui coule de l’est à l’ouest, comme tous les fleuves du Sahara occidental, et se réunit sans doute plus tard à l’oued Merkala. On trouve là assez souvent du fourrage à chameau. Après quelques heures nous arrivons à un endroit nommé Douachel, dernier bivouac des caravanes revenant de Timbouctou, qui s’y reposent après un long et dangereux voyage, richement chargées des trésors du sud, avant d’entrer à Tendouf, où se termine la traversée du désert. A partir de là, le terrain se relève, nous franchissons les bords d’un petit plateau nommé el-Douachel et formé de couches horizontales d’un calcaire léger, un peu poreux. Bientôt apparaissent les premières dunes, encore isolées et ne constituant pas de longues chaînes de collines. Nous nous arrêtons vers trois heures en un point nommé Djouf el-Bir. Le guide, auquel le cheikh Ali a recommandé notre sécurité de la façon la plus formelle, nous défend expressément de dresser les tentes pendant les premiers jours : elles seraient visibles au loin et pourraient être aperçues par des Arabes rôdant peut-être aux environs ; de même nous ne devons rien allumer la nuit, plus tard nous ne ferons le feu nécessaire que sous la grande tente. Notre guide poussait peut-être un peu loin les précautions, mais naturellement nous suivions ses conseils, surtout pour le maintenir en bonne humeur. Les animaux sont menés au pâturage et nous cherchons à nous installer aussi bien que possible entre nos bagages. Tout le jour un vent d’ouest assez violent a soufflé, nous apportant une fraîcheur agréable, de sorte que notre marche est supportable. Vers le soir nous avons 20 degrés au bivouac.

Le jour suivant, nous marchons de cinq heures et demie à trois heures, avec une interruption d’une demi-heure seulement. La nuit, que nous passons en plein air, est très froide, et, quand nous nous levons à quatre heures, le thermomètre est à 8 degrés seulement, de sorte que le guide attend quelque temps avant de nous faire mettre en route. Le chemin suivi passe constamment sur ce plateau calcaire de Djouf el-Bir, qui est à une altitude de 396 mètres. Tantôt le sol est pierreux et tantôt sablonneux ; des collines aplaties de calcaire blanc s’élèvent par places au-dessus du plateau ; mais elles sont généralement couvertes de sable mouvant, de sorte qu’elles ressemblent à des dunes. Vers trois heures, nous arrivons à un endroit abondamment pourvu de fourrages et nous nous installons au bivouac comme le jour précédent. La solitude et le calme de la hamada produisent une impression puissante et grandiose : aucun être vivant, pas un oiseau, pas un serpent, pas une gazelle, pas un insecte à apercevoir ; c’est la solitude complète.

Le 12 mai, de cinq heures du matin à deux heures de l’après-midi nous restons sur nos chameaux, avec un repos d’une heure seulement. La journée est beaucoup plus chaude que la précédente, quoiqu’un peu de vent souffle encore. La direction principale est toujours le sud-est. C’est dans ce pays que se bifurquent les grandes routes de caravanes de Tendouf et du Tafilalet ; aussi notre guide devient inquiet, car il pourrait aisément se trouver ici des coupeurs de route.

C’est là aussi que se termine le plateau calcaire de Djouf el-Bir ; nous descendons un peu, le pays se nomme Kerb en-Neggar et consiste en minces plaques calcaires, couvertes de nombreux fossiles, et appartenant aux formations carbonifères. Notre descente est très douce, quoique la différence de niveau dépasse 130 mètres ; cet endroit n’a que 260 mètres d’altitude.

Bientôt apparaît une zone de dunes isolées, nommée es-Sfiat ; puis un terrain rocheux couvert de nombreux cailloux roulés de quartz, parmi lesquels se trouvent des masses de fossiles paléozoïques. Enfin nous arrivons à un lit de rivière large et peu profond, l’oued el-Hat, au delà duquel nous décidons de passer la nuit. Le fourrage est peu abondant ici, et les animaux doivent s’écarter assez loin du bivouac : nous dressons les tentes et nous nous installons cette fois pour une bonne nuit, malgré les quolibets de notre guide endurci à la fatigue et qui n’a d’autres besoins que celui du thé. Il le boit avec un plaisir évident et n’en a jamais assez.

Mes deux nouveaux serviteurs ne s’entendent pas ensemble ; Benitez est également fort mal avec Sidi Mouhamed, qui a émis la supposition qu’il est peut-être Chrétien. Je dois couper énergiquement court à ces insinuations, car elles pourraient fort mal tourner pour mon interprète. Sidi Mouhamed reste toujours pour moi une nature peu sympathique, mais il a une capacité de travail inimitable : il ne se fatigue jamais à charger et à décharger les chameaux, à dresser les tentes, à ramasser de quoi faire du feu, etc., je suis donc toujours forcé de chercher à les réconcilier.

La jalousie qui a existé dès le jour de notre départ de Tanger, de la part de Hadj Ali contre Benitez, fermente de nouveau et peut à tout moment causer une explosion.