Le 13 mai nous avons encore une longue marche de six heures du matin à cinq heures du soir, avec un intervalle d’une heure. Notre direction est un peu plus vers le sud, pour ne pas croiser les deux grandes routes de caravanes dont j’ai parlé, et de peur de rencontrer quelqu’un. Nous ne serons pas en sûreté si nous trouvons une seule personne sur notre route.

Aujourd’hui encore, nous observons des formes d’érosion, qui ont l’aspect de ruines, dans les débris demeurés intacts des formations récentes qui couvrent les couches paléozoïques ; nous arrivons bientôt dans une vallée de rivière desséchée, qui se réunit sans doute à l’oued el-Hat, dont j’ai parlé ; ce dernier doit se jeter dans l’Océan, au sud de Tekna. L’espace situé entre ces deux rivières se nomme Kerb el-Biad.

Entre ce point et notre prochain bivouac le sol était couvert de nombreuses petites dunes (el-areg, en arabe), qui devançaient en quelque sorte la région de l’Iguidi. A droite nous laissons le puits d’Anina, avec quelques palmiers ; le pays d’alentour se nomme par suite Kerb el-Anina ; ce puits est sur la route des deux grandes caravanes, ainsi que la source d’Aïn-Berka dont j’ai parlé.

Des crinoïdes et des coraux fossiles sont ici en abondance dans les roches schisteuses qui constituent le sol ; je trouve également pour la première fois des fragments de grands cristaux plats de gypse.

La hauteur du terrain est encore celle d’hier, environ 260 mètres ; la chaleur était forte aujourd’hui : vers midi nous avions 40 degrés à l’ombre, et le soir vers cinq heures encore 32.

Le jour suivant nous conduit par un terrain stérile complètement plat, sans fourrage : c’est une plaine rocheuse, unie comme un miroir. La marche dure de six heures du matin à six heures et demie du soir ; les chameaux, qui sont fatigués et n’ont pas eu d’eau depuis six jours, marchent déjà très lentement. Le terrain s’élève peu à peu, à mesure que nous approchons de la grande région des dunes de l’Iguidi ; avec la première apparition du sable coïncide celle d’une maigre végétation et de fourrage à chameau.

La marche du jour nous a fait traverser le terrain le plus vide et le plus triste que nous ayons encore vu ; il n’existe rien autour de nous qu’un sol rocheux, brun et nu, sans la moindre trace de vie organique. Nous espérons trouver de l’eau dans la région de l’Iguidi ; peu après y avoir pénétré, le terrain s’élève et nous avons déjà atteint la hauteur de 340 mètres à notre arrivée au bivouac.

Le matin suivant (15 mai) était admirable. Nous fûmes surtout agréablement surpris par un chant d’oiseau ; l’alouette du désert lançait dans l’air pur son hymne du matin. Nous n’avons ce jour-là qu’une courte marche de six heures à midi, mais elle est très fatigante pour les animaux, car nous devons franchir toute une série de dunes ; la pente ascendante est généralement douce en venant du nord, tandis que la descente vers le sud ou le sud-est est le plus souvent très rapide, de sorte que nous sommes fréquemment obligés de pratiquer une sorte de chemin pour les chameaux. Ces animaux, lourdement chargés, s’enfoncent jusqu’au-dessus du genou dans le sable fin, pur de tout mélange ; de temps en temps, l’un d’eux s’abat, sans pourtant amener d’accidents.

Un peu à droite de notre chemin se trouve, au milieu de la région des dunes, le puits de Bir el-Abbas, qui est fréquenté par les caravanes ; mais mon guide, pour éviter toute rencontre, préfère chercher de l’eau autre part. Avec sa connaissance parfaite du pays, il nous mène vers midi dans un creux au milieu de masses de sable gigantesques, où nous dressons nos tentes. A un demi-mètre de profondeur nous rencontrons déjà l’eau : nous creusons un trou d’environ un pied de diamètre et dont les parois sont revêtues de l’herbe grossière ressemblant à du jonc qui pousse en cet endroit. Nous trouvons alors assez d’eau, tant pour remplir les outres qui ont été vidées en route que pour abreuver les chameaux.

Cette région de dunes est fort animée ; dès le matin nous avons laissé à droite un endroit nommé les Trois-Palmiers ; divers végétaux y croissent en abondance et nous voyons assez souvent des troupeaux de gazelles et de bœufs sauvages passer rapidement, sans qu’ils viennent à portée.