Le bivouac a de nouveau déjà atteint l’altitude de 376 mètres, de sorte que toute la région de Djouf el-Bir paraît être une plaine basse dans laquelle les formations géologiques récentes ont disparu jusqu’au sous-sol paléozoïque.
J’éprouve encore ici toutes sortes de soucis avec mes gens ; Kaddour est gravement malade, probablement de l’estomac, et les difficultés entre Benitez et Hadj Ali augmentent chaque jour ; le premier se comporte aussi pacifiquement qu’il lui est possible dans ces circonstances.
L’eau, que nous avons obtenue comme je l’ai dit, est excellente, mais les joncs lui donnent un goût particulier ; quand il s’agit de faire abreuver les animaux, ce qui n’est pas un travail facile, mes deux nouveaux serviteurs, qui doivent tout faire à eux seuls depuis la maladie de Kaddour, se montrent très actifs et pleins de bonne volonté ; ils ont grand soin des chameaux, et, en atteignant un puits, leur première occupation est de les abreuver ; dresser les tentes, etc., ne vient qu’en second lieu.
J’observe dans cette région de l’Iguidi l’intéressant phénomène des sables sonores. Au milieu de ces solitudes on entend tout à coup sortir d’une montagne de sable un son prolongé et sourd, analogue à celui d’une trompette, et cessant au bout de quelques secondes pour retentir de nouveau dans un autre endroit, après un court espace de temps. Au milieu du silence de mort de ces déserts, ce bruit subit produit une impression désagréable. Il faut remarquer tout d’abord qu’il ne s’agit pas là d’une illusion acoustique semblable aux mirages auxquels on est exposé dans le Sahara, car non seulement j’entendis ces bruits sourds, mais ils frappèrent toute ma troupe, et le guide Mohammed nous avait déjà annoncé ce phénomène le jour précédent.
Quoiqu’il soit rare, il se produit pourtant quelquefois et l’on en connaît déjà plusieurs cas. Nous ne parlerons pas ici des phénomènes acoustiques connus sous les noms de la « vallée chantante de Thronecken », des « forêts chantantes du pays de Schilluck » (Schweinfurth), des « sonneries de cloches » de la Kor Alpe sur la frontière styrienne, ainsi que la musique des vagues et des chutes d’eau ; pour ces dernières on aurait trouvé qu’elles donnaient toujours l’accord triple en ut majeur (ut, mi, sol) et la note plus basse fa, qui n’appartient pas à l’accord. Dans ces derniers cas, c’est l’air qui, mis en mouvement, joue un rôle plus ou moins important, et produit un phénomène tout autre que celui du sable sonore. Le pays connu depuis le plus longtemps et le plus visité où se trouve ce « sable sonnant » est le mont des Cloches, djebel Nakous, dans la presqu’île du Sinaï. Ce n’est qu’un piton de grès, à pentes escarpées, peu éloigné du bord de la mer, à peine haut de 300 pieds. Des deux côtés il présente des pentes de 150 pieds de long et inclinées de telle sorte que le sable quartzeux provenant de la décomposition du grès peut s’y maintenir en équilibre, tant qu’il n’est pas dérangé de son repos par une cause extérieure.
Si l’on fait l’ascension de ces rochers, on entend très souvent un son semblable à celui que l’on obtient en frappant une plaque de métal avec un marteau de bois. Dans les cloîtres du Sinaï on se sert de pareilles plaques, faute de cloches, pour annoncer les heures des prières ; aussi les Arabes des environs ont-ils une explication toute prête : il y a dans la montagne un couvent chrétien enchanté, et les sons de cloches proviennent des moines qui sont là, enfermés sous terre. Le voyageur allemand Ulrich Jasper Seetzen, qui visita ce pays au commencement du siècle, parle également de ce mont des Cloches et donne du phénomène une explication aussi simple que complètement satisfaisante. Le groupe de voyageurs dont il faisait partie remarqua, en faisant l’ascension de la montagne, un murmure particulier, qui évidemment provenait non de la roche dure, mais du sable quartzeux très pur mis en mouvement. Plus tard, le soleil était déjà haut, quand on entendit un son puissant, semblable d’abord à celui du ronflement d’une toupie et qui se changea peu à peu en un fort grondement. Seetzen constata alors d’une manière très simple que ce bruit émanait uniquement de la mise en mouvement du sable, sans la coopération du vent ; il gravit la montagne jusqu’à sa cime et glissa le long de la pente escarpée, en agitant le sable avec ses pieds et ses mains ; il se produisit un tel vacarme que toute la montagne sembla trembler d’une manière effrayante et parut être secouée jusque dans ses profondeurs. Seetzen compare la couche de sable mise en mouvement à un puissant archet qui frotte sur les aspérités de la couche inférieure et produit ainsi des vibrations sonores.
En 1823 Ehrenberg, qui visita également cette montagne, a, comme il me semble, donné une explication si complète de ce phénomène, qu’on ne comprend réellement pas pourquoi on ne s’en contente point, et pour quelle raison on veut toujours y chercher l’effet du vent. Les faits cités à ce propos, ceux des colonnes de Memnon en Égypte, ou des roches granitiques sonores trouvées par A. de Humboldt dans le Sud-Américain, ne me paraissent pas bien choisis, car ni la marche de ces phénomènes ni leur explication n’ont rien de commun avec le sable sonore du désert.
Ehrenberg gravit également le mont des Cloches et à chaque pas entendit le son, qui s’élevait de la masse en mouvement, augmenter d’intensité à mesure que cette masse s’accroissait elle-même ; il devint enfin aussi fort que celui d’un coup de canon éloigné.
Ehrenberg attribue l’importance du résultat final à la réunion de petits effets, par analogie avec ce qui se passe pour les avalanches. « La surface de sable, haute d’environ 150 pieds et aussi large à sa base, s’élève sous un angle de 50 degrés et repose par conséquent plus sur elle-même que sur le rocher, qui ne lui prête qu’un faible appui. Le sable est grossier et formé de petits grains de quartz très pur, d’égale dimension, et d’un diamètre d’environ 1/6 à 1/2 ligne. La grande chaleur du jour le dessèche jusqu’à une certaine profondeur (tandis que l’humidité de la rosée le pénètre toutes les nuits), et le rend aussi sec que sonore. Si un espace vide est pratiqué dans ce sable par un pied humain qui s’y enfonce profondément, la couche placée au-dessus de ce creux perd son point d’appui et commence à se mettre lentement en mouvement sur toute sa longueur. L’écoulement continuel, et les pas répétés, finissent par faire mouvoir une grande partie de la couche de sable sur la pente de la montagne ; le frottement des grains en mouvement sur ceux restant en repos au-dessous produit une vibration qui, multipliée, devient un murmure et enfin un grondement, d’autant plus surprenant qu’on ne remarque pas aisément le glissement général des couches superficielles. Quand on cesse de les agiter, elles cessent également peu à peu de glisser, après que les vides se sont comblés ; les couches de sable reprennent une base plus solide et reviennent dans leur position de repos. »
Cette explication est juste et s’applique parfaitement à ce qui se passe dans la région de l’Iguidi du Sahara occidental.