Les longues dunes de l’Iguidi, qui forment des chaînes entières avec des crêtes dentelées à angle aigu, ont, comme toutes les dunes, une surface faiblement inclinée du côté du vent, et une autre plus rapide, et même parfois très escarpée, du côté opposé. Elles consistent également en un sable quartzeux, fluide, très pur, de couleur orangée, et rendu brûlant par les rayons du soleil. Quand ces collines sont traversées par une caravane, il s’y produit un déplacement des petits grains de sable fluides et sonores ; ce mouvement, limité d’abord à une très faible étendue, occupe bientôt un espace de plus en plus grand et s’étend comme une avalanche sur toute la pente de la colline. Le déplacement de ces grains a pour résultat de les faire heurter les uns contre les autres, ce qui produit toujours un son, quoique extrêmement faible ; de la masse immense des grains de sable mis en mouvement et de la réunion des sons isolés, si petits qu’ils soient, provient alors un bruit qui, dans l’Iguidi comme dans la presqu’île du Sinaï, peut acquérir une intensité tout à fait extraordinaire. Ce phénomène n’a lieu en général que lorsque le sable est agité d’une manière artificielle, par les hommes ou par les chameaux, et même quand la rupture d’équilibre s’y étend un peu profondément ; les chameaux s’enfoncent souvent jusqu’au genou dans le sable fluide ; une agitation purement superficielle, telle que le vent en produit, ne pourrait provoquer ce phénomène que sur une échelle beaucoup moindre. Les conditions nécessaires à sa présence doivent être les suivantes : climat chaud et sec, sable quartzeux pur, et surface de frottement très inclinée ; l’occasion de ce phénomène est la rupture, aussi puissante que possible, par des agents mécaniques, de l’équilibre des grains de sable. Il peut sembler étonnant que le faible murmure produit en tombant par des grains de cette espèce soit capable d’augmenter à l’égal d’un bruit de trompette, ou même d’un roulement de tonnerre ; mais on a comparé avec raison ce fait à un autre analogue, dans lequel la cause primitive la plus insignifiante aboutit à un effet d’une force colossale, les avalanches. De même qu’un flocon de neige, en roulant, peut amener l’écroulement d’une masse qui entraîne tout sur son passage, de même le faible son de quelques grains de quartz se heurtant entre eux augmente jusqu’à produire un puissant grondement, qui est, pour le voyageur européen, un sujet d’étonnement, et, pour les indigènes et les animaux, une cause de terreur et d’effroi.
Si simple et si naturelle que me paraisse cette explication du sable sonore, il reste un point qui n’est pas encore complètement élucidé : ce phénomène ne se produit que sur un nombre de points relativement très faible. Les trois conditions préliminaires se trouvent presque partout remplies dans le Sahara, comme en d’autres pays de dunes, et il n’y a pourtant que peu d’endroits où la présence du sable sonore ait été constatée. Pourquoi est-il limité à une place déterminée de la région de l’Iguidi, où je l’ai observé, tandis qu’on ne remarque pas sa présence dans les autres espaces couverts de dunes d’une immense étendue ? Je n’ai en ce moment aucune réponse à cette objection et ne puis qu’insister sur le fait qu’elle signale.
La région de l’Iguidi forme une large zone de chaînes de collines et de montagnes de sable quartzeux, avec de longues et profondes vallées longitudinales et quelques coupures plates transversales, dont on doit se servir comme passages. La pente vers le sud et le sud-est est extrêmement rapide, et très pénible pour les animaux chargés. Le sable est chaud, et, quand on le traverse pieds nus, comme c’est la coutume, on ressent très fortement l’impression de ce bain de sable naturel. Nous mîmes près de deux jours à traverser cette région torride et étouffante, où d’ailleurs les végétaux ne manquent pas ; l’eau y est également abondante. Je remarquai par places, dans des coupures profondes, une couche d’argile bleu clair, imperméable, qui se trouvait à la base des dunes. Ces montagnes de sable forment des pics aigus et des dents, ainsi que des ravins profonds et verticaux ; leur hauteur moyenne est certainement de 100 mètres, tandis que des parties isolées sont plus élevées.
Quant aux modifications et aux déplacements des dunes, je puis faire remarquer que tout le massif de l’Iguidi forme un groupe stable de montagnes de sable quartzeux, qui ne subit aucune modification essentielle ; à l’intérieur de ce massif ont lieu au contraire, chaque année, des changements dans la configuration des crêtes et dans la situation des chaînons isolés. Je m’en aperçus en remarquant que notre guide perdait souvent l’orientation : à des places où l’année précédente se trouvait une dune, apparaissait alors la roche nue, et inversement.
Comme je l’ai dit, les régions d’Areg ou d’Iguidi constituent l’une des parties les plus chaudes du désert, et, entre des ravins étroits et profonds comme ceux de ce pays, au milieu de montagnes de sable hautes de plusieurs centaines de pieds, l’air atteint une température étouffante, même la nuit. 40 degrés ne sont pas un fait extraordinaire et se présentent ailleurs, mais l’immobilité de l’air et la réverbération des masses de sable toujours exposées au soleil rendent cette région l’une des plus insupportables de tout le Sahara.
Notre guide, qui laisse de côté la grande route des caravanes, évidemment la plus commode ou la moins pénible, nous conduit, pour notre sécurité personnelle, dans les masses de sable les plus épaisses et les plus hautes. Aussi avons-nous appris à connaître toute l’ardeur étouffante de l’Iguidi ; il y règne une chaleur accablante ; profondément plongé dans son apathie, on y est aussi incapable de penser que d’agir, et l’on se laisse porter machinalement par le chameau fatigué, à travers ce paysage désert aux tons orangés : partout où l’on jette les yeux, on ne voit que des objets de cette couleur, et même les petits animaux qui vivent dans ces régions l’ont revêtue.
La pureté du sable est remarquable, car non seulement il contient très peu de poussière, mais il consiste presque exclusivement en grains de quartz gros tout au plus comme un grain de millet ; si on l’examine plus attentivement, on y trouve beaucoup de petits points noirs, de plaques ou d’aiguilles de hornblende, etc., qui montrent que ce sable provient d’une montagne de quartzite avec dépôts de schistes à hornblende.
Nous passâmes la nuit du 15 mai au milieu de cette région de dunes. Nous partîmes le matin suivant, afin de sortir le plus tôt possible de ces masses étouffantes de sable, et au bout de quelques heures nous avions passé la dernière chaîne de collines. Le pays change aussitôt d’aspect d’une manière surprenante : le sol, qui a une altitude de 375 mètres, supérieure à celle du plateau paléozoïque, est couvert d’un épais lit de gravier, provenant de roches feldspathiques, de sorte que rarement la couche inférieure de sable fin apparaît ; bientôt nous trouvons des cailloux roulés de granit et de porphyre, et nous apercevons dans le lointain les montagnes d’où ils proviennent. De chaque côté du chemin se dressent ces hauteurs isolées, de 300 à 400 mètres, quelques-unes plus élevées, et dont l’apparition inattendue au milieu du Sahara me frappe beaucoup. Il est à remarquer que le granit se montre quand les couches paléozoïques semblent atteindre leurs limites méridionales, ou du moins lorsqu’elles n’apparaissent plus dans les plaines de sable.
Nous trouvons dans cette région suffisamment de fourrage, quoiqu’il y en ait moins que dans la région des dunes ; nous faisons halte vers cinq heures dans un terrain accidenté assez pierreux, où de grandes roches de granit rendent la marche difficile pour les animaux. Le pays au sud de la région de l’Iguidi porte le nom d’el-Eglab.
Le 17 mai, de six heures du matin à quatre heures du soir, nous marchons presque sans interruption, en traversant un terrain pierreux fort accidenté, et des deux côtés nous apercevons encore des montagnes de granit qui se perdent au loin. Puis nous arrivons à un vaste plateau, où nous campons.