Jusqu’ici nous avons toujours marché vers le sud-est, mais nous décrivons aujourd’hui une courbe étendue vers l’est. Ce matin, en effet, mes gens étaient en grand émoi : ils prétendaient voir des chameaux dans le lointain et, ce qui était encore pis, nous apercevions des traces assez fraîches de chevaux ! La crainte de rencontrer une bande de coupeurs de route était générale. Le guide nous ordonna de nous tenir cachés, ainsi que nos chameaux, derrière des rochers, et il scruta seul des yeux les environs ; il ne put voir de chameaux, quoique sa vue, comme celle de tous les gens de sa profession, portât à des distances incroyables ; il ne vit point également les cavaliers qui avaient certainement croisé notre route depuis peu, peut-être un jour auparavant. Nous avançâmes donc avec beaucoup de précaution, en tournant plus à l’est ; par bonheur, nous ne rencontrâmes personne.

Nous déduisons de l’inquiétude de nos chameaux, qui s’arrêtent en mangeant et regardent toujours dans la même direction, que d’autres de ces quadrupèdes ont dû passer aujourd’hui non loin de nous ; ces animaux ont l’odorat très fin et flairent l’approche d’une caravane à des lieues de distance.

Les traces de chevaux et de chameaux, mais surtout celles des premiers, firent toute la journée le sujet de conversation de mes gens, et les combinaisons les plus audacieuses furent exposées. On discuta sur la question de savoir de quelle tribu étaient les cavaliers, des Tekna ou des Aït-Tatta ; sur leur nombre, depuis combien de temps ils avaient franchi notre route. Il est étonnant de voir avec quelle sûreté ces hommes de la nature savent déduire des conséquences exactes des observations les plus insignifiantes, qui échappent complètement aux Européens. Parmi les plus inquiets était le guide Mohammed, qui avait pris envers le cheikh Ali la responsabilité de notre sécurité.

Ce jour-là le ciel était presque complètement couvert de nuages, et les vents de l’ouest et du nord-ouest, qui ne nous avaient jamais quittés, soufflèrent avec violence pendant cette journée surtout. Pourtant il faisait chaud, et même vers cinq heures nous avions 30 degrés centigrades à l’ombre. La région parcourue appartenait encore au pays d’el-Eglab. Nous prîmes le soir des précautions particulières pour le feu et la lumière, afin de ne pas trahir notre présence à de grandes distances.

Le jour suivant, nous marchons, de cinq heures du matin à quatre heures du soir, avec des haltes très courtes. Mes gens sont encore en émoi, car nous remarquons des traces toutes fraîches de chameaux : ils ne reprennent leur tranquillité que quand elles deviennent très nombreuses et qu’ils en déduisent, avec raison, le passage en cet endroit de la grande caravane de Timbouctou, attendue depuis longtemps par le cheikh Ali. Les traces isolées de chameaux peuvent provenir de cavaliers qui se sont écartés un peu de la colonne. Celles de chevaux de la veille proviennent évidemment de gens qui ont eu connaissance du passage de la caravane et ont voulu s’assurer s’il n’y avait rien à glaner autour d’elle ; peut-être aussi avaient-ils eu vent de mon voyage et ont-ils croisé notre route, mais sans nous rencontrer.

Au début de la journée nous avons à franchir une contrée très pierreuse ; à gauche apparaissent des chaînes de montagnes, qui, à en juger par les galets en provenant, sont composées de grès orangé ; le pays porte le nom de Hamou-bou-Djelaba ; puis vient une petite plaine avec des acacias et beaucoup de fourrage ; ensuite les chaînes de collines de quartzite réapparaissent.

Toute la région nommée el-Eglab est un pays de montagnes jeté au milieu du désert et qui s’étend probablement encore au loin vers l’est. Nous avons donc traversé jusqu’ici trois régions différant réellement dans leur constitution : la hamada (et les endroits nommés es-serir), la région des dunes de l’Iguidi et le pays montagneux d’el-Eglab.

Après avoir franchi les montagnes de quartzite, nous arrivons de nouveau à une plaine étendue, couverte de cailloux roulés, où nous dressons nos tentes. Le ciel a été très nuageux tout le jour, et le soleil n’a pas paru : même vers quatre heures il pleut, et un arc-en-ciel se montre. Cela arriva le 18 mai 1880, au milieu du Sahara, à peu près sous le 24e degré de latitude nord. Un temps semblable était évidemment précieux pour notre voyage, surtout parce que le vent de l’ouest soufflait de nouveau constamment.

Le 19 mai nous eûmes derechef une chaude journée et un voyage fatigant ; lorsque nous dressâmes nos tentes, le soir après trois heures, il y avait encore 33 degrés à l’ombre. Le terrain commence déjà à s’incliner ici, et notre bivouac d’hier n’avait que 353 mètres d’altitude, tandis qu’aujourd’hui nous ne sommes plus qu’à 255 mètres. A l’est nous apercevons de nouveau des montagnes, nommées djerb (djebel) el-Aït. Le pays parcouru, plat au début, devient bientôt pierreux, accidenté et stérile. Il doit avoir beaucoup plu hier ici, car le sable qui apparaît par places est encore très humide, et même une mare s’est formée dans un fond. Les traces d’antilopes et de gazelles sont fréquentes.

Bientôt nous arrivons à un large lit de rivière, dans lequel se jettent plusieurs affluents secondaires venant du nord-est. La rivière, nommée oued Sous, comme celle que nous avions déjà vue, a, dit-on, parfois un faible courant d’eau. Ainsi, au milieu du Sahara, se trouverait un cours d’eau temporaire, dont l’existence ne me paraît pas du tout invraisemblable depuis la pluie d’hier. Quelle fausse idée se fait-on de la nature de cette région ! Au lieu d’une plaine basse, nous y trouvons un plateau ; au lieu d’une uniformité infinie, une grande diversité de conformation ; au lieu d’une chaleur insupportable, 30 degrés seulement en moyenne ; au lieu d’un manque d’eau absolu, des puits abondants, et même des rivières !