J’ai beaucoup regretté de ne pouvoir visiter Taoudeni ; mais tout mon voyage était en jeu, et il me fallut céder aux instances de mon guide en tournant la ville. La population, composée de Négro-Arabes qui exploitent le sel, est absolument livrée à elle-même et n’obéit à aucune autorité : seuls les maîtres des esclaves nègres isolés, qui vont et viennent dans cette triste contrée, y ont quelque influence. Les Touareg ne paraissent exercer aucun droit sur cette saline ; les Arabes de la tribu des Berabich, qui vivent à Araouan et aux environs, ainsi que les négociants de Timbouctou, semblent en être les propriétaires.

Pour l’alimentation la ville dépend entièrement du dehors ; on n’y cultive absolument rien, et l’eau doit être tirée du lit de l’oued Teli, à quelques heures de là. Le transport des denrées alimentaires ne semble pas toujours avoir lieu avec beaucoup de régularité, de sorte que la population souffre assez souvent de la faim. On dit que, dès qu’une petite caravane vient dans le voisinage de Taoudeni, elle doit y laisser au moins un chameau, qui y est abattu. On prétend aussi que des caravanes ont été pillées complètement dans le voisinage de cette ville.

Je regrettai surtout de ne pas avoir été à Taoudeni à cause de la saline, que j’aurais vue volontiers ; je suis disposé à croire qu’il ne s’agit pas là d’une sebkha, comme il s’en présente souvent dans le désert, ou d’un étang salé dans lequel le sel s’est déposé, mais d’une formation renfermant réellement du sel gemme. Je vis à diverses reprises, dans les plaques de ce sel, des traces d’argile salifère, même avec des coquilles brisées ; mais il était difficile d’en déduire exactement l’âge de cette formation ; je suis pourtant disposé à l’attribuer à une époque récente.

La terrasse de tuf de l’oued Teli dans laquelle les puits sont creusés est garnie en beaucoup d’endroits de grottes artificielles, où les habitants viennent souvent se réfugier pour peu de temps, quand il fait trop chaud à Taoudeni ; ils ont alors l’eau tout près d’eux, et elle n’est un peu salée qu’exceptionnellement. Après la pluie surtout, tous les puits renferment de l’eau douce.

Par bonheur, nous ne trouvâmes aucun de ces troglodytes, et nous pûmes puiser de l’eau sans être inquiétés. Mohammed, le guide, examine encore ce jour-là avec soin sur le sol des traces de chameaux étrangers ; il y en a naturellement dans une contrée si riche en eau, mais elles paraissent être toutes de date ancienne. Les caravanes se rendent ici des points les plus divers du nord de l’Afrique, pour s’y pourvoir d’eau jusqu’à Araouan.

Taoudeni est également intéressante en ce qu’un peu à l’ouest de la ville se trouvent d’antiques restes de murailles, des objets d’ornement et des outils, qui attestent une civilisation autre que celle de nos jours. Les maisons ont dû être bâties en bois et en argile salifère, mais on ne possède aucune tradition sur leurs anciens habitants.

Peut-être les trouvailles faites dans les environs, et qui doivent remonter à l’âge de pierre, ne sont-elles même pas en relation avec ces ruines : ce sont des couteaux d’un beau travail et d’un poli parfait, ou des instruments contondants, faits d’une pierre verte très dure qui gît probablement non loin de Taoudeni. Les ouvriers de la saline en trouvent assez souvent et les donnent aux gens qui vont à Timbouctou ou en viennent, car les femmes de cette dernière ville et d’Araouan les emploient pour écraser les grains.

Instruments de pierre trouvés à Taoudeni.

Un peu au sud de Taoudeni est également un point important, en ce sens qu’il est à l’altitude minima observée pendant tout mon itinéraire au Sahara, altitude encore supérieure à 148 mètres environ, de sorte qu’il ne peut plus être question d’une dépression absolue au-dessous du niveau de la mer dans le Sahara occidental. Je ne pus réunir aucune donnée sur le nombre des habitants ni sur l’importance de la ville[4] ; mon guide ne savait rien là-dessus. Au contraire, quand je vins à parler de ruines antiques, il me conta, sans y être engagé, que souvent, dans ses pérégrinations au milieu du désert, il avait trouvé des choses extraordinaires loin des routes fréquentées : des os d’animaux domestiques, des débris de charbon de bois, et souvent aussi des bijoux de femmes, dans des endroits où personne ne pouvait séjourner et où pourtant on avait habité jadis. Encore une fois je regrette de n’avoir pu demeurer quelques jours à Taoudeni, d’autant plus qu’un Européen n’y retournera sans doute pas de longtemps.