Le soir du 29 mai nous quittâmes la région des puits de l’oued Teli, pour marcher directement au sud vers la ville d’Araouan : nous avions passé dans nos tentes une journée très chaude ; à deux heures de l’après-midi le thermomètre monta à 47 degrés à l’ombre : ce que nous n’avions pas encore atteint. Nous levâmes nos tentes dès huit heures du soir, et fîmes halte à trois heures du matin dans un endroit riche en fourrage.
Au début de cette marche nous avions eu encore à traverser un peu de terrain pierreux et les curieuses formes d’érosions dont j’ai souvent parlé et qui appartiennent à un calcaire néo-tertiaire (?). Puis vint une zone abondamment garnie de végétaux, après laquelle le sol prit une coloration rouge, provenant d’un sable ou d’un tuf extrêmement fin et poussiéreux.
Une petite place d’areg, garnie de beaucoup de fourrage, nous fournit l’occasion, fort désirée de tous, de nous arrêter. Pendant les deux jours qui se sont écoulés depuis que j’ai fait remplir les outres, beaucoup d’eau s’est déjà évaporée, et, si nous n’en trouvons pas dans le puits Ounan placé devant nous, notre position deviendra extrêmement difficile.
Le 31 mai, à cinq heures du soir nous quittons le bivouac pour marcher droit vers le sud, jusqu’au matin suivant à cinq heures, sans nous arrêter. Le pays est complètement plat, couvert généralement d’une mince couche de sable, et dépourvu pour ainsi dire de végétation. Ce n’est que de grand matin que nous rencontrons de nouveau une région d’areg, nommé Areg el-Chiban, ainsi qu’une rivière desséchée, l’oued el-Djouf, avec beaucoup de fourrage. La vallée de cette rivière est à une altitude de 200 mètres ; le terrain s’est donc élevé de nouveau, et la dépression de Taoudeni ne paraît pas avoir une grande étendue. Sur les cartes on indique ordinairement comme dépression profonde une très vaste partie du Sahara occidental appelée el-Djouf. Cette dépression existe certainement, quoique la partie la plus basse de notre itinéraire ait encore 150 mètres d’altitude ; peut être ce bas-fond est-il plus accentué vers l’ouest, mais je ne crois pas que l’altitude y descende au delà de 100 mètres. Je n’ai pas observé qu’on donnât le nom d’el-Djouf à une grande partie du pays, et je ne connais que l’oued el-Djouf au sud de Taoudeni, sous le 21e degré de latitude nord.
Aujourd’hui encore il a fait très chaud, nous sommes évidemment arrivés dans la partie la plus étouffante du Sahara. Les vents ardents du sud soufflent déjà jusqu’ici, et ceux de l’ouest et du nord-ouest cessent de rafraîchir l’atmosphère.
Pendant notre marche de la nuit il nous est arrivé un malheur, qui a causé à tous autant d’émoi que d’étonnement. Hadj Hassan, le serviteur tunisien engagé à Tendouf et qui se faisait remarquer autant par ses allures un peu violentes que par son adresse et sa force, a disparu pendant la nuit. Il était près de trois heures quand, une soif violente me faisant demander de l’eau, j’appelai Hassan. Celui-ci montait le dernier des neuf chameaux ; Sidi Mouhamed, que nous avions pris à Tizgui, allait à pied et poussait les animaux, tandis que les autres serviteurs étaient assis à moitié endormis sur leurs chameaux : c’est alors que fut constatée l’absence de Hadj Hassan. Par bonheur, nous nous trouvions dans une région d’areg, pourvue de fourrage, et nous pûmes y stationner en attendant l’homme disparu. Mais ce fut en vain. Nous tirâmes des coups de fusil et allumâmes des feux ; nous fîmes tout ce qui était possible en pareille circonstance : Hadj Hassan ne reparut pas. Sidi Mouhamed prétendit l’avoir vu une demi-heure auparavant sur son chameau ; Hassan en était alors descendu, dit-il, pour chercher son bâton, qu’il avait laissé tomber. Sidi Mouhamed ne s’en était pas inquiété davantage et avait continué avec les animaux.
Nous restons ici tout le reste de la nuit et le jour suivant jusqu’à quatre heures de l’après-midi, dans l’espoir que Hadj Hassan reviendra : mais tout est inutile. A notre grande inquiétude, le guide va fort avant dans la région des dunes pour l’y essayer de retrouver, mais cette dernière recherche est vaine : notre compagnon a disparu.
L’avis général fut que Hassan, afin de chercher son bâton, avait parcouru une assez grande distance en revenant sur ses pas ; dans la nuit il n’avait plus retrouvé les traces des chameaux, ou en avait vu d’autres qui l’avaient trompé. Toutes ces explications me semblaient insuffisantes. Hadj Hassan connaissait fort bien les voyages au désert, et il n’aurait pas commis l’imprudence de s’écarter de la caravane la nuit. D’un autre côté, c’était un Musulman fanatique ; il avait peut-être subitement regretté d’avoir aidé un Infidèle — car il m’avait reconnu pour tel dès le premier moment — à atteindre Timbouctou, si difficile à aborder. D’après cela, je croyais qu’il était peut-être retourné à Taoudeni. Mais tous furent d’accord pour affirmer que dans ce cas il se perdrait et mourrait de soif, quoique la ville ne fût qu’à une étape de distance. Il avait du reste laissé avec nous son bagage, si peu important qu’il fût ; cette circonstance rendait certainement un départ volontaire peu probable.
Malgré moi, je ne pouvais renoncer à une autre pensée, qui me sembla du reste très invraisemblable après mûre réflexion et que mon interprète déclara également non fondée. Sidi Mouhamed, dont j’ai parlé, et Hadj Hassan étaient ennemis mortels. Le premier n’aurait-il pas poignardé l’autre pendant une nuit assez obscure ? La tête de la caravane ne voyait pas ce qui se passait en queue, et un coup assuré, donné par derrière, aurait pu étendre ce malheureux à terre sans un cri. J’étais peut-être injuste envers Mouhamed, mais je ne pus me défaire de cette idée. Il fallut nous habituer à la pensée que Hadj Hassan avait disparu, et l’opinion générale fut qu’il s’était perdu et avait péri. La localité la plus proche qu’il pût atteindre était Taoudeni. Nous demeurâmes dans la suite longtemps à Araouan et à Timbouctou, et, pendant ce séjour, des caravanes de sel arrivèrent à diverses reprises ; mais toutes les informations que nous prîmes sur notre compagnon restèrent sans résultat, et sa mort dans le désert paraît certaine.
La perte de Hadj Hassan, abstraction faite de sa fin terrible, me fut très pénible, car il savait se rendre utile, et j’avais en lui un homme de plus avec lequel je pouvais causer, malgré ma connaissance imparfaite de la langue arabe ; je devais craindre, au cas où nous atteindrions Timbouctou, une rupture peut-être inévitable avec Hadj Ali.