Le 6 juin, marche de cinq heures du soir à huit heures du matin, par la plaine d’alfa, avec une halte d’une heure. Nous dressons nos tentes dans un lit de rivière desséchée, l’oued Hadjar, dont le fond a une altitude de 212 mètres. La chaleur monte de nouveau à 42 degrés dans l’après-midi ; par bonheur il souffle un peu de vent, mais, à la longue, cette température est pourtant fatigante. Le jour suivant est aussi monotone et aussi chaud ; nous marchons de six heures du soir à sept heures du matin sans nous arrêter. Autour de nous, rien que la plaine d’alfa, sans une montagne, une dune, un arbre, une pierre ou quoi que ce soit qui rompe l’uniformité. L’altitude est encore ici de 200 mètres. La nuit du 8 au 9 se passe de même ; nous marchons de cinq heures du soir à neuf heures du matin, avec peut-être deux heures de halte en tout. Nous nous approchons toujours de plus en plus d’Araouan par ces marches forcées : aujourd’hui la limite de la monotone Meraïa est atteinte, et nous sommes au début de la colossale région de dunes au milieu de laquelle se trouve Araouan. Les animaux y retrouvent de nouveau des végétaux qui leur vont mieux que l’alfa, et nous sommes tous joyeusement émus en pensant que nous aurons bientôt derrière nous la partie la plus difficile de notre voyage à travers le désert, et qui nous avait paru si dangereuse de Tendouf. Nous pouvions voir, dans les traits desséchés de mon guide Mohammed, la joie et la satisfaction qu’il éprouvait à la pensée d’avoir pu conduire sans danger, à travers le Sahara, un Infidèle (car au fond il était convaincu que j’en étais un). Nous passâmes la nuit du 9 au 10 juin sous nos tentes, et décidâmes de n’aller que le matin suivant dans la ville, éloignée de quelques heures seulement, pendant lesquelles nous eûmes constamment à marcher entre de puissantes masses de dunes.
Le soir déjà, notre provision d’eau étant épuisée, il me fallut, auprès de la ville, faire acheter une outre pleine à un pasteur de chameaux.
Mohammed, le guide, part en avant et porte au chérif du lieu, le personnage le plus considérable d’Araouan, les lettres de recommandation du cheikh Ali ; il revient bientôt et nous pénétrons dans la ville, entièrement ouverte et composée uniquement, en réalité, de cent à cent cinquante maisons, dispersées entre les dunes. On nous y a déjà préparé un logis.
En somme, je dois considérer comme heureux mon voyage de trente journées depuis Tendouf jusqu’à Araouan ; eu égard aux circonstances, il n’a pas été trop pénible. Jusqu’à Taoudeni la température était supportable ; plus tard, il est vrai, elle s’éleva, et les marches de nuit, si épuisantes, commencèrent. A part la disparition de Hadj Hassan, aucun autre malheur ne nous est arrivé : personne n’a été sérieusement malade ; nous n’avons pas été attaqués par des coupeurs de route ; les vivres ont toujours été abondants, et nous n’avons pas précisément souffert du manque d’eau, quoiqu’il eût fallu être très prudents en ce qui concerne la consommation de ce liquide, dont la qualité et la fraîcheur laissaient fort à désirer.
Mohammed, notre guide, s’était parfaitement comporté et avait montré une connaissance du terrain tout à fait extraordinaire. Mes gens avaient prouvé leur bonne volonté, après avoir reconnu qu’une marche rapide en avant était le seul moyen d’abréger leurs fatigues. Hadj Ali et Benitez s’étaient réconciliés vers les derniers temps. Nous étions donc tous heureux quand nous pûmes apercevoir la première maison d’Araouan.
Nos chameaux se sont conservés tous les neuf ; aucun n’est resté en route, quoique plusieurs soient blessés et qu’ils aient surtout beaucoup maigri. Je puis dire qu’en général l’équipement et toute l’organisation de ma caravane se sont montrés appropriés aux circonstances.
Je n’ai éprouvé les illusions optiques connues sous le nom de Fata Morgana[5] que rarement et sur une très petite échelle. Ce que l’on raconte de lacs, de villes, de châteaux, de navires, etc., suspendus dans les airs, ne repose que sur la fantaisie audacieuse des narrateurs et sur les contes que les Arabes ne se lassent jamais de répéter. J’ai souvent vu des acacias, qui s’élevaient de loin en loin, isolés ou en groupes, paraissant suspendus dans les airs, un peu au-dessus du sol ; et des régions rocheuses m’ont apparu de loin comme une brillante nappe d’eau. Mais c’était tout : celui qui, malgré la chaleur et la fatigue, sait garder constamment sa lucidité, n’éprouvera jamais de pareilles illusions, ou ne croira jamais les éprouver. On reconnaîtra volontiers que j’avais su ménager la liberté de ma pensée, quand on saura qu’assez souvent, lorsque mes travaux étaient terminés, je jouais aux échecs sous ma tente embrasée avec mes deux compagnons Hadj Ali et Benitez.
Il paraît bien certain que des effets de mirage se produisent dans les contrées sablonneuses, puisqu’il existe de nombreuses observations à cet égard ; mais il ne faut pas tomber dans cette habitude d’exagération orientale, qui finit par entraîner le conteur à croire lui-même ce qu’il dit. De même, ces dangers effroyables du désert, tels qu’on en parle d’ordinaire, ne sont pas tant à redouter. Un voyage entrepris par des gens sérieux, convenablement équipés, échouera rarement, surtout si l’on évite de déployer trop de pompe, ou de provoquer une attaque en montrant une nombreuse troupe armée.
L’époque de mon expédition n’était pas favorable à cause de la chaleur ; par contre, j’avais cet avantage que les bandes de coupeurs de route, qui s’embusquent surtout dans le voisinage des puits, ne s’attendant à voir en ce moment aucune caravane dans le désert, étaient demeurées dans leurs villages. Ces coupeurs de route sont en général le seul danger à craindre ; et, pour le détourner, il est nécessaire de se mettre en relation avec un chef influent. J’ai eu le bonheur de faire en la personne du cheikh Ali la connaissance d’un homme d’honneur, qui fit beaucoup pour moi et avec un rare désintéressement ; il serait triste que, parmi les cheikhs arabes ou berbères des pays au sud de l’Atlas, on ne trouvât pas de gens de son espèce. Cela dépend d’ailleurs beaucoup du voyageur lui-même : une attitude prétentieuse et imposante a rarement valu de succès à ceux qui en usaient. La compagnie de Hadj Ali m’a certainement été fort utile, quoique nos relations fussent difficiles dans les derniers temps. Enfin je considère la route du Maroc par Tendouf comme une des meilleures pour aller à Timbouctou ; elle vaut mieux même que celle du Touat ; durant tout le trajet on ne rencontre pas un seul Targui (singulier de Touareg).
C’est une faune bien misérable que celle que l’on aperçoit pendant ce voyage dans le Sahara, et celui qui aurait l’espoir d’y chasser courrait risque d’être durement déçu. Les bœufs sauvages, les gazelles et les antilopes se trouvent dans le voisinage des régions d’areg, où le fourrage pousse, et nous vîmes souvent de grandes hordes de ces animaux passer rapidement devant nous. J’ai déjà expliqué comment le soi-disant roi du désert n’y apparaît pas et n’y peut point apparaître ; son domaine ne commence qu’au delà de la Meraïa, dans les grandes forêts d’acacias et de mimosas d’el-Azaouad, où il existe déjà une végétation plus riche et de l’eau plus abondante. J’ai mentionné la présence de serpents, de chacals et de grands lézards, ainsi que celle d’oiseaux chanteurs, qui vivent dans quelques régions d’areg, et dont les notes gracieuses portent réellement à la gaieté. En fait d’insectes, je vis souvent de grands scarabées coureurs, des fourmis noires, ainsi qu’une admirable fourmi d’un blanc étincelant et d’un éclat métallique, outre notre mouche commune et une autre, de fortes dimensions. Parmi les animaux venimeux, le scorpion n’est pas rare, et les Arabes le redoutent avec raison.