Au désert l’atmosphère est d’une pureté et d’une salubrité extraordinaires ; on n’y connaît pas de maladies, à l’exception des maux d’yeux, qu’il faut attribuer à la malpropreté des habitants. Je recommande comme une cure particulièrement salutaire contre certaines douleurs les bains de sable chaud dans les dunes : c’est une véritable jouissance que de se rouler dans le sable quartzeux fluide et pur, où ne se trouve pas un grain de poussière. Le désert est beau, très beau, malgré la chaleur et les dunes. La solitude immense a quelque chose de puissant, d’auguste, qui la rend analogue à l’Océan infini. Un lever de soleil ou un clair de lune au Sahara ont un charme qu’on ne saurait décrire ; c’est un spectacle d’une beauté grandiose, qui produit des impressions inoubliables. Celui qui est capable d’apprécier le grand et le beau de la nature, et qui est doué d’un caractère assez heureux pour ne pas être arraché, par la crainte d’un danger possible, à la contemplation de toutes ces merveilles, celui-là aura certainement plaisir à se souvenir du temps passé au Sahara, et remerciera l’heureux destin qui lui aura permis de jouir de ses beautés, avec un corps et un esprit sains.


CHAPITRE III

ARAOUAN ET VOYAGE A TIMBOUCTOU.

Position d’Araouan. — Puits. — Maisons. — Habitants. — Zébus. — Berabich. — Chérif. — Major Laing. — Importance d’Araouan. — Impôts. — Ouragans de sable, djaoui, samoum. — Manque de végétation. — Maladies. — Vente des chameaux. — Prétentions des Tazzerkant. — Émeute. — Malaise. — Envoi de lettres. — Le guide Mohammed. — Outils de pierre. — Alioun Sal à Araouan. — Mardochai. — Départ d’Araouan. — El-Azaouad. — Bouchbia. — Chaneïa. — Hasseini. — Boukassar. — Kadchi. — Traces de lions. — Disparition de Sidi Mouhamed. — Premier aspect de Timbouctou.

Le chérif d’Araouan, Sidi Amhamid bel Harib, vieillard de quatre-vingt-deux ans, qui jouissait dans cette ville de la plus grande influence, à côté du cheikh de la tribu des Berabich, nous fit désigner une maison comme logement ; les chameaux furent remis aussitôt à la garde d’un homme du pays. Ils furent menés assez loin pour trouver du fourrage.

La situation d’Araouan est absolument affreuse ; au milieu d’une région de dunes d’étendue colossale, sont éparses un peu plus de cent maisons, entourées de masses de sable où l’on ne pourrait trouver un brin d’herbe. Partout où la vue s’étend, on ne voit que des dunes d’un jaune mat ; le sable est dans l’air, dans les maisons, dans les chambres. On ne pourrait comprendre comment des hommes peuvent vivre ici, si l’on ne savait que dans un bas-fond situé près de la ville se trouvent des puits extrêmement abondants. Araouan est le point d’eau le plus riche de tout le Sahara occidental ; on ne peut dire que c’est une oasis, car ce nom rappelle d’ordinaire un endroit couvert de végétation, etc. ; ici, au contraire, malgré l’abondance de l’eau, il n’y a pas un brin d’herbe ; pas même des plantes à chameaux, si peu exigeantes, et que l’on peut trouver dans toutes les régions d’areg. Le bas-fond dont j’ai parlé contient des puits nombreux, en partie très profonds, et qui renferment toujours de l’eau.

Il n’y a pas de rues à Araouan ; les grandes maisons carrées sont placées irrégulièrement, partout où il y a un peu de place entre les dunes ; on leur a donné la forme d’une sorte de château fort, et les masses de sable s’étendent jusqu’au pied de leurs murs. Elles sont construites en argile bleu clair, riche en sable, que l’on retire en creusant les puits. Leur unique rez-de-chaussée est entouré de quatre murs élevés ; les chambres, très obscures, donnent sur une cour ouverte. Malgré la situation si triste de l’endroit, les habitants ont le désir de donner une sorte d’ornementation à des demeures aussi simples. On n’en trouve pas une dont les murs ne soient ornés de pointes et de dents d’argile desséchée. La porte domine généralement un peu la muraille et est enduite d’une couleur sombre. Le sol est de terre fortement battue et couverte de nattes en paille ; il n’y a aucune espèce de luxe dans ces intérieurs.

La maison qui nous est assignée a plusieurs chambres, longues et étroites, où un peu d’air et de lumière ne pénètre que par la porte. L’air et le jour, que l’on voit entrer si volontiers partout dans les appartements, sont ici évités avec soin. Tout est hermétiquement fermé contre les ouragans qui règnent journellement et font entrer le sable fin partout ; quant à la lumière, on ne la laisse pas pénétrer volontiers dans les chambres, afin d’être un peu à l’abri d’un fléau redoutable : la présence de milliards de mouches importunes. La chaleur, les ouragans de sable, les mouches, la mauvaise nourriture et la situation en somme malsaine d’Araouan ont fait pour moi de ce séjour un véritable enfer, et j’étais sérieusement malade quand je pus enfin en partir.