Pendant le séjour de Barth à Timbouctou, ce voyageur s’est souvent entretenu du Raïs avec le chef de la famille chérifienne el-Bakay. Barth réclama les papiers laissés par le major, mais il apprit qu’aucun n’était parvenu à Timbouctou ; il crut pouvoir en conclure que la partie la plus considérable et la plus importante avait été renvoyée avant la mort de Laing, et était réellement parvenue à Rhadamès en 1828. On ignore absolument ce qui a pu en advenir. Laing n’aurait pu les remettre qu’à une caravane allant de Timbouctou à Rhadamès. Il devait les avoir eus encore entre les mains à Timbouctou, car l’ami de Barth lui assura que Laing y avait terminé ses cartes de la partie nord du Sahara. A Araouan on me conta les détails suivants sur le major Laing. Le Raïs arriva du Touat, à travers le désert, à Oualata et en partit sans passer par Araouan, pour Timbouctou. Il avait avec lui six chameaux ; on dit que Laing, qui parlait fort bien l’arabe, s’entretenait volontiers, avec les chourafa des pays traversés, de religion, de science, etc. ; aussi il avait été voir les lettrés de Oualata et ceux de Timbouctou, et était alors en voyage pour aller visiter le chérif d’Araouan, le père de celui âgé de quatre-vingt-deux ans que j’ai connu, Sidi Amhamid bel Harib. On prétend que, peu après le départ du major de Oualata, un lettré connu y serait mort d’un médicament à lui remis par cet Anglais ; le même fait se serait renouvelé à Timbouctou, où mourut également un lettré qui avait été soigné par lui. Ces nouvelles se répandirent naturellement très vite, et, quand le bruit parvint à Araouan que l’intention du Raïs étranger était de chercher à connaître la manière dont on discutait dans cette ville, après avoir pu apprécier celle dont on usait à Oualata et à Timbouctou, on prétend qu’on y redouta également la mort de l’un des chourafa de l’endroit. Le chef des Berabich chargea, sans en prévenir le chérif, quelques-uns de ses gens de tuer le major avant qu’il eut atteint Araouan. On lui jeta donc, par derrière, un lacet autour du cou, au moment où il montait sur son chameau, et il fut étranglé.
Je ne puis décider de la dose de vérité contenue dans cette histoire. A-t-elle été inventée pour justifier l’assassinat, ou cette tragique aventure s’est-elle passée ainsi ? je n’en sais rien ; mais je remarquai d’une façon évidente l’empressement de Sidi Amhamid à décharger la mémoire de son père, ainsi que lui-même de ce crime ; à cette époque il avait déjà près de trente ans, aussi était-il parfaitement au courant de l’affaire.
TOME II, p. 96.
ARAOUAN, DANS LA RÉGION DES GRANDES DUNES.
Quelques vieillards d’Araouan nous contèrent pourtant, en secret, que cette histoire était véridique et que, dans les deux villes nommées plus haut, des lettrés étaient morts peu après le séjour de Laing ; mais ils ajoutèrent qu’une histoire de femme avait été également en jeu dans le meurtre de ce voyageur.
Quoi qu’il en soit, ce malheureux, aussi énergique que bien préparé à sa tâche, fut étranglé sur le chemin d’Araouan, après un court séjour à Timbouctou. Mais ce qu’ajouta Sidi Amhamid était nouveau pour moi : il me dit que l’on conservait encore à Araouan tous ses effets, et qu’ils étaient même en la possession du cheikh des Berabich ; malheureusement ce dernier était absent pendant mon séjour, et son fils se déclara dans l’impossibilité de me montrer ces objets.
D’après la déclaration du chérif Sidi Amhamid, ce sont les suivants : de nombreuses fioles de médicaments, deux bouteilles de vin, des vêtements et du linge, des manuscrits et 45 douros d’Espagne en argent. Le peu d’importance de cette somme s’explique par ce fait, que Laing était en voie de retourner dans son pays, qu’il avait six chameaux, et qu’il aurait pu facilement opérer son voyage par le désert sans avoir plus de ressources. Sidi Amhamid attachait une valeur toute particulière à la présence de l’argent, qui démontrait, d’après lui, qu’il ne s’agissait pas là d’un vulgaire assassinat suivi de vol.
Voilà tout ce que je pus apprendre à Araouan sur le major Laing ; le malheur voulut que le cheikh berabich fût absent, et que je ne pusse même pas voir les effets de ce voyageur, conservés dans des caisses fermées.
Malgré sa situation très défavorable, et presque intenable, Araouan est un endroit très important du Sahara occidental ; ses habitants sont aisés. Toutes les caravanes allant à Timbouctou, qu’elles viennent de l’oued Noun ou de Tendouf, de l’oued Draa, du Tafilalet ou de Rhadamès, doivent passer par Araouan. C’est, il est vrai, un point d’eau fort important, où les chameaux peuvent se remettre de la longue traversée du désert ; les caravanes doivent y payer des droits de douane avant d’aller vers Timbouctou. Le chérif d’Araouan en reçoit d’abord des présents de prix, et en outre elles ont à payer au cheikh des Berabich, pour chaque chameau chargé d’étoffes, sept mitkal d’or, et cinq mitkal pour ceux qui portent d’autres articles (sucre, thé, etc.). A Araouan, un mitkal d’or vaut à peu près de neuf à dix francs. Cet impôt est fort élevé, on le voit ; aussi les caravanes chargent leurs chameaux autant qu’il est possible et préfèrent voyager très lentement. Le chérif de Tendouf a le privilège de ne payer que la moitié de ces sommes. En échange, les Berabich garantissent la sécurité des caravanes d’Araouan à Timbouctou : ce qui leur cause fréquemment des conflits avec les Touareg.