Chaque année, plusieurs milliers de chameaux passent par Araouan ; mais une très grande partie viennent des salines de Taoudeni ; ces derniers ne payent, que je sache, aucun droit. Le point d’eau d’Araouan est donc extraordinairement animé, ainsi que les pâturages, situés à une grande distance de la ville. La fourniture, l’entretien et la surveillance des chameaux qui viennent se refaire ici après de longs voyages au désert sont les occupations principales des Rhatani, Nègres libérés. La présence de tant de chameaux est aussi la cause d’une des plaies les plus désagréables de l’endroit : les mouches. On ne peut se faire une idée exacte de la masse et de l’importunité de ces essaims d’insectes, auxquels on ne peut échapper un peu qu’en se tenant tout le jour dans les coins les plus sombres des chambres. Ajoutez à cela une nourriture défectueuse, de l’eau tiède, et la situation malsaine en général de toute la ville, une chaleur terrible, des ouragans de sable aussi violents qu’étouffants, le manque absolu de toute espèce de végétation : ces conditions réunies font d’Araouan un des enfers de la terre.

Les ouragans de sable embrasé venant du sud sont ici très fréquents ; on ne connaît pas pour eux le nom de samoum[6], et on les nomme djaoui. Nous eûmes dans la nuit du 14 au 15 juin l’un de ces plus terribles djaoui, dont je pressentais l’approche plusieurs heures auparavant ; j’éprouvais un violent mal de tête, une grande surexcitation nerveuse, et la plus petite circonstance était à même de me mettre en grand émoi : j’étais mal à mon aise en tous points. Dès dix heures du soir l’air était extraordinairement ardent. Je tentai de dormir, mais j’eus des cauchemars et des rêves pénibles ; vers une heure j’étais réveillé par un ouragan formidable, qui lançait, de tous les côtés, des masses de sable dans la maison. Bientôt tout y fut couvert d’une épaisseur uniforme de sable gris ; rien n’en était à l’abri. Des caisses bien fermées en montrèrent une couche quand on les ouvrit : on avait beau s’envelopper soigneusement la tête, le sable pénétrait dans les yeux, les oreilles, la bouche et le nez, même dans les montres ! Pendant ce phénomène, qui dure à peine une demi-heure, il tombe quelquefois aussi de larges gouttes de pluie.

Quand on se trouve dans une maison, à l’approche d’un de ces djaoui, il est encore plus aisé de le supporter qu’en plein air ; cette dernière circonstance s’est également présentée plusieurs fois pour moi. Une heure avant le début de ce djaoui on voit au sud d’épais nuages jaunes s’assembler lentement ; l’air devient plus ardent, et l’on se sent inquiet ; même les chameaux sont agités. Mais, quand l’ouragan se déchaîne, il est nécessaire de faire coucher les animaux, le dos tourné contre le vent ; les hommes se calfeutrent étroitement dans leurs vêtements, et couvrent leur visage aussi complètement et aussi hermétiquement que possible, le tout en vain : on n’a plus qu’à laisser passer la fureur de la tourmente embrasée. En général, le véritable ouragan ne dure pas plus de dix minutes dans le djaoui ordinaire que nous avions à supporter à Araouan, presque tous les jours vers quatre heures.

Il est à peine nécessaire de dire que les récits sur le samoum, ce vent de mort, qui engloutit, a-t-on raconté, des caravanes entières, ne peuvent être véridiques. Un ouragan de ce genre peut fort bien couvrir les animaux et les hommes d’une mince couche de sable, mais rien de plus. Il ne me paraît même pas possible que l’on puisse périr étouffé dans un ouragan de ce genre, car le véritable phénomène ne dure que peu de temps : chacun protège sa bouche, son nez, ses oreilles et ses yeux sous un voile, par lequel pénètre certainement toujours un peu de sable, mais qui peut être facilement écarté ensuite. Ces ouragans qui recouvrent et anéantissent des centaines de chameaux font partie des fables multiples écrites sur le désert. Il a dû certainement arriver que des caravanes tout entières fussent anéanties ; mais leur disparition a été la suite du manque d’eau. Le sable se glisse dans les outres les mieux fermées et fait évaporer leur eau très rapidement ; de même un puits peut être mis à sec ou comblé, de sorte qu’il n’est pas possible à la caravane de s’y pourvoir ; elle peut également s’égarer : toutes ces raisons sont à même de causer la perte d’un grand nombre d’hommes ou d’animaux, mais un seul ouragan n’est certainement pas de nature à l’entraîner.

Il est évident que le samoum et le djaoui sont une des plaies les plus terribles du désert et qu’ils ont pu causer beaucoup de mal ; mais, avant de raconter des histoires semblables à la disparition de grandes caravanes sous le samoum, il faudrait tenir compte des effets physiques entraînés par un ouragan de ce genre ; un coup de vent n’est pas capable d’entasser tout à coup dans un endroit une couche de sable haute de plusieurs mètres, d’où les nombreuses personnes enterrées ne puissent s’échapper ; cela me paraît une impossibilité. Il est pourtant difficile de déraciner des opinions aussi fortement assises, et les contes de caravanes englouties dans les sables se reproduiront sans doute aussi longtemps que ceux concernant les poches à eau des chameaux et le lion du désert.

Le 15 juin, dans l’après-midi, nous avons un véritable orage, avec ouragan, tonnerre, éclairs et pluie ; cette dernière n’est pas très forte, il est vrai. L’orage venait du sud, c’est-à-dire de Timbouctou, qui est déjà dans la zone des pluies tropicales.

Les vents ardents du sud, si fréquents à Araouan, sont les auteurs, à mon avis du moins, du manque absolu de végétaux dans les environs immédiats de la ville. Tandis que, partout ailleurs dans le désert où un peu d’eau apparaît, la végétation se développe également, et que les autres régions de dunes sont d’ordinaire riches en fourrages, ici il n’y a pas un brin d’herbe ; je ne puis attribuer ce fait qu’à ce djaoui étouffant qui couvre tout de sable.

Araouan est sous tous les rapports un lieu malsain, et la population souffre beaucoup de ce climat si dur. Chaque jour des gens venaient me trouver, malades de la fièvre, d’affections des yeux, ou de faiblesse générale, suite d’une mauvaise nourriture ; mais, ne possédant que très peu de médicaments, j’étais forcé de renvoyer le plus souvent ces pauvres gens, en ne leur donnant que des remèdes très simples.

Des femmes venaient également à nous, pour demander des médicaments ; la plupart étaient des Négresses, quoiqu’il y eût aussi parmi elles des femmes arabes, de couleur assez foncée il est vrai, et par conséquent de sang un peu mêlé.

Mon hôte, un Rhatani, c’est-à-dire un Nègre libéré, nommé Boubefka, était extrêmement fier de voir constamment chez lui beaucoup de visiteurs, et il cherchait, par des attentions de tout genre, à m’adoucir le séjour d’un endroit aussi effroyable. Mais tout était inutile, je devenais malade moi-même et j’aspirais à me retrouver aussitôt que possible dans le désert immense, à l’air libre et salubre, et à quitter cette fournaise d’Araouan ; mais mon départ n’alla pas aussi vite que mes désirs, et j’eus encore différentes contrariétés à supporter.