Comme ç’avait été la coutume dans chaque endroit, nous avions bientôt trouvé quelques amis de la maison, et ils venaient chaque jour nous voir, soit pour apprendre des nouvelles, soit pour en apporter ; c’étaient généralement des gens inoffensifs et bienveillants, dans lesquels je n’ai surtout jamais trouvé trace de fanatisme religieux, quoiqu’une grande partie d’entre eux ait dû s’apercevoir que je n’étais pas Mahométan. J’appris par eux qu’il y avait à Araouan un certain Abdoul-Kerim, négociant aisé, qui avait pris part au vol et à l’assassinat commis sur Mlle Tinné, et s’était enfui à Araouan. On prétend que, dès mon entrée dans la ville, il m’a désigné, aussitôt après m’avoir aperçu, comme un Chrétien. En tout cas, la considération dont il jouit ne paraît pas grande, car il n’a rien pu me faire arriver de fâcheux.
Dès Tendouf le cheikh Ali et le guide Mohammed m’avaient dit que je ne pourrais conserver mes chameaux que jusqu’à Araouan, et qu’il faudrait les vendre dans cette ville, pour en louer d’autres jusqu’à Timbouctou. Ce serait plus sûr sous tous les rapports, car les Berabich, qui considèrent la location des animaux de charge comme leur monopole, sont toujours prêts à voler ces animaux à un voyageur qui marche avec les siens. Il est vrai que nos chameaux étaient fortement blessés, et que surtout quatre d’entre eux avaient des blessures graves, mais on pensait qu’avec quelques mois de pâturage et de repos ils seraient remis sur pied. Le guide Mohammed prit en payement l’un d’eux, en meilleur état et le plus vigoureux de tous. J’avais promis 600 francs en tout à cet homme ; il en avait reçu d’avance à Tendouf 160, je lui donnai encore ici 24 mitkal d’or, à peu près 250 francs : aussi ce bon chameau lui revint-il à 200 francs. Je vendis les huit autres pour 80 mitkal d’or, c’est-à-dire près de 800 francs, de sorte que je reçus plus de la moitié du prix d’achat de mes animaux, quoiqu’ils fussent fatigués et épuisés. L’or qu’on me donna n’était pas frappé, car le mitkal n’est pas une monnaie, mais une unité de poids d’environ 4 grammes. L’or circule généralement sous forme d’anneaux grossièrement fabriqués, de plaques minces ou de petits grains ; les premiers servent également de parures aux femmes. Ces 800 francs, ainsi qu’un petit reliquat d’environ 500 francs, formaient toute ma fortune, et il me restait à entreprendre avec cette somme le voyage de Timbouctou et du Sénégal. Il est vrai que j’avais en outre une quantité d’étoffes qui sont employées aussi comme monnaie.
Mes chameaux avaient été vendus dans des conditions relativement fort avantageuses ; pourtant mes affaires n’allèrent pas aussi vite que je l’avais espéré. Il apparut tout à coup un homme de la tribu des Tazzerkant qui se dit le propriétaire de l’un des animaux achetés par moi au mougar de Sidi-Hécham : il affirmait que ce chameau lui avait été volé. En effet, ces animaux avaient la marque des Tazzerkant ; là-dessus s’engagèrent de grandes et longues négociations. Il fut évident que c’était un complot contre moi, quand, le soir du 17 juin, trois autres hommes de la même tribu survinrent également, à qui d’autres animaux avaient été volés, prétendirent-ils, et qui déclarèrent avoir reconnu leurs chameaux parmi les miens ! Cela menaçait de devenir pour moi une méchante histoire. J’étais à la veille de perdre le prix de quatre chameaux, et, si ces gens avaient vu leurs machinations perfides réussir, ils auraient probablement accusé plus de vols. Au début il sembla que le chérif et nos autres connaissances voulaient leur donner raison. Hadj Ali, qui menait pour moi les négociations, avait une situation difficile, et il dut présenter toutes les preuves possibles, démontrant que nous étions les véritables propriétaires des chameaux. Nous avions, il est vrai, deux attestations écrites, prouvant que nous les avions payés ; mais, d’après les règles de droit en usage dans ce pays, nos adversaires avaient le pouvoir de nous les reprendre s’ils donnaient la preuve qu’ils en étaient les propriétaires. Ces Tazzerkant étaient entêtés et arrogants au plus haut point et refusaient de renoncer à leur droit sous aucun prétexte. Les négociations durèrent plusieurs jours, et il paraît que cette circonstance seule, que nous étions soutenus par le cheikh Ali, ce que le guide Mohammed confirma particulièrement, fut assez puissante pour nous assurer la propriété des animaux, c’est-à-dire du prix payé. Hadj Ali s’était fort bien comporté dans cette circonstance et avait défendu nos droits avec une grande patience et une éloquence très persuasive. Sans lui on nous aurait sans doute repris les animaux en litige, et le reste aurait été perdu également. Toute cette affaire me mit en grand émoi ; les Tazzerkant furent violents au plus haut point et proférèrent toute espèce de menaces en voyant leur cause perdue. Le vieux chérif Sidi Amhamid avait d’ailleurs vu évidemment qu’il nous ferait tort en agissant autrement, et il me préserva ainsi d’une perte considérable.
Je n’avais pas de grands présents à lui offrir, mais il me fallut pourtant lui donner quelque chose : un revolver, un peu d’essence de rose, une pièce d’étoffe, une paire de sabres, du sucre et du thé ; comme il vit que nous n’étions réellement pas riches, il se déclara satisfait.
Le 18 juin au soir eut lieu une autre scène émouvante. Hadj Ali arriva subitement en courant chez moi, et fit tout préparer pour la défense. Chacun dut s’armer d’un fusil ou d’un revolver et d’un sabre, les portes furent fermées, comme si nous attendions une attaque. Nous ignorions absolument ce qui en était ; jusque-là les habitants s’étaient comportés fort tranquillement et nous ne pouvions établir de relations qu’entre cette alerte et l’affaire des Tazzerkant. Au dehors on entendait en effet courir une foule de gens, avec de grands cris, et je croyais déjà à une surprise. Mais il n’en fut rien. Tous passaient devant notre maison et couraient vers un autre endroit. Nous demeurâmes un instant dans notre attitude défensive ; puis, comme l’ennemi ne se décidait pas à venir, nous nous risquâmes à sortir. Tout était redevenu tranquille, et la ville aussi déserte que jamais. Hadj Ali alla immédiatement trouver le chérif et se plaignit de ce qu’on avait voulu nous surprendre et nous assassiner. Un éclat de rire sans fin, de la part de tous les assistants, accueillit ces mots, et l’on finit par expliquer à Hadj Ali que le bruit avait été causé uniquement par les Noirs Rhatani. L’un de ces hommes avait vigoureusement bâtonné un Arabe d’une tribu quelconque, qui se trouvait là par hasard. Ce dernier avait appelé ses compatriotes à l’aide, le Rhatani en avait fait autant, et il en était résulté une querelle, qui s’était terminée plutôt avec des mots que par les armes. Plus tard je vis les Rhatani, armés de sabres et de piques, revenir de joyeuse humeur. La volée de coups de bâtons avait été sans doute justement appliquée, et chacun s’en alla tranquille et satisfait ; mais les habitants d’Araouan s’amusèrent fort, pendant plusieurs jours, de notre défense. Hadj Ali fit bonne mine à mauvais jeu et rit comme les autres.
Il y a ici beaucoup de petites pierres, de la grosseur d’un œuf de pigeon, fort estimées et qui sont, dit-on, un excellent antidote. Un peu de cette pierre râpé dans une tasse de thé arrêterait toute action vénéneuse. Ce sont des rognons de phosphate de chaux qu’on trouve dans le corps d’un animal nommé emhor, probablement une espèce d’antilope (peut-être aussi de zèbre, car on me dit ensuite qu’il ressemblait à un cheval) ; ces rognons sont recueillis avec soin et vendus ici à des prix élevés pour tous les pays musulmans d’Afrique ; ils sont expédiés jusqu’en Turquie.
Cependant mon malaise s’accroissait constamment ; le djaoui, qui soufflait chaque jour entre quatre et cinq heures du soir ; notre séjour durant toute la journée dans un espace sans air et sans lumière pour éviter la terrible plaie des mouches, de sorte que nous passions en plein air quelques instants seulement de la matinée et du soir ; l’ennui causé par l’affaire des Tazzerkant ; la chaleur et la situation absolument malsaine d’Araouan, m’affaiblissaient trop fortement ; j’avais souvent des accès de faiblesse, des symptômes analogues à ceux d’un début de dysenterie et, de plus, des maux de tête et un malaise général.
Le 22 juin, après la fin du démêlé avec les Tazzerkant, il arriva enfin quelques hommes, qui consentaient à me conduire à Timbouctou et qui vinrent examiner nos bagages. Ils se déclarèrent tout prêts à me louer six chameaux pour aller à Timbouctou moyennant 15 mitkal, environ 150 francs. J’y consentis, uniquement pour m’échapper le plus vite possible de ce lieu de torture, et nous fixâmes le 25 juin comme jour de notre départ. En somme, ce prix pour un voyage de six journées n’était pas trop élevé, eu égard à la circonstance que l’on ne peut accomplir ce trajet en sûreté sur ses propres chameaux. Si j’avais persisté à voyager avec mes animaux, j’aurais eu à donner aux Berabich, qui garantissaient ma sécurité, des présents d’une valeur supérieure à ces 15 mitkal.
Le 20 juin j’ai écrit une quantité de lettres, pour les confier aux soins de mon excellent guide Mohammed. Ce dernier va les emporter jusqu’à Tendouf, les enverra dès qu’il le pourra à Tizgui, d’où une caravane du cheikh Ali les transportera à Mogador. Toutes ces lettres sont arrivées ainsi heureusement en Europe. Il est étonnant que les manuscrits circulent dans ces pays avec une pareille sécurité : il est extrêmement rare qu’il s’en perde ; ils parviennent presque tous à leurs destinataires, mais souvent, il est vrai, au bout d’un temps considérable. Un manuscrit est quelque chose de sacré pour un Mahométan, et, si peu scrupuleux qu’il soit d’ordinaire sur les idées du tien et du mien, il conserve et remet toujours les lettres avec soin. Mon guide ne voulut pas quitter Araouan avant de s’être assuré que j’étais arrivé à Timbouctou, de manière à remplir entièrement sa mission. Avant mon départ je lui donnai encore quelques petites choses, surtout du thé et du sucre, auxquels il attachait une très grande importance. Ce fut lui qui, le premier, fit parvenir en Europe la nouvelle de mon entrée dans Timbouctou. Je ne sais s’il a regagné Tendouf seul ou avec une caravane ; je suppose seulement qu’il a dû se joindre à des gens retournant à Taoudeni et qu’il est parti ensuite de là, tout seul, pour rentrer dans son pays. Il avait un bon chameau, je lui donnai deux outres, dont je n’avais plus grand besoin, et il partit ainsi pourvu d’eau et de vivres. J’aurais eu de la peine à trouver un meilleur guide que lui, un homme qui sût mieux s’orienter et qui supportât davantage les souffrances de la route, en dépit de son âge avancé, qui tout d’abord nous avait un peu effrayés ; la proposition fut en effet sérieusement faite d’engager un deuxième guide, pour le cas où le vieux Mohammed succomberait à ses fatigues.
A Araouan je reçus, à ma grande joie, quelques exemplaires des outils de pierre que l’on trouve à Taoudeni. Je reviendrai plus tard sur l’importance de ces objets au sujet de certaines questions concernant le Sahara. Pour l’instant, je ferai remarquer que les Rhatani, en allant chercher du sel à Taoudeni, rapportent souvent des objets de cette sorte à leurs femmes, qui s’en servent pour des travaux domestiques, écraser du grain, etc. Ce sont des outils d’environ quatre pouces de diamètre, en forme de marteau et de couteau, d’un beau poli, fabriqués d’une pierre verte fort dure, avec toutes les apparences d’un travail soigné. En tout cas cette trouvaille est importante.