Autant que j’ai pu le savoir, Araouan n’a été visité qu’une fois avant moi par un Européen : ce fut en 1860 l’officier de spahis Alioun Sal[7]. Cet officier partit, accompagné tout d’abord de l’enseigne de vaisseau Bourel, qui revint du reste bientôt sur ses pas, du poste français de Podor, sur le Sénégal. Il franchit avec beaucoup de peine le pays des tribus arabes des Douaïch et des Brakna. Enfin il put se diriger vers l’est, et arriva au plateau d’Asaba, en passant un peu au nord du pays de Tagant. Puis il dépassa le plateau d’el-Hodh et arriva à la ville de Oualata, au milieu du désert. D’après ses descriptions, elle doit être beaucoup plus importante qu’Araouan, car elle aurait 1500 mètres de long sur 600 de large ; ses maisons sont construites en argile comme celles d’Araouan, ont quelques ornements, et leurs portes sont peintes d’une couleur terreuse. Oualata doit être un centre de commerce assez important ; encore aujourd’hui c’est le point de départ d’un trafic considérable, aussi bien vers le Maroc que vers le Soudan. Il s’y est développé une intéressante industrie en cuir, et les jolies poches à tabac ainsi que les sacs en cuir en usage à Timbouctou et au Soudan en proviennent pour la plupart. Aucune culture n’est de même possible à Oualata, et la ville reçoit des vivres de l’extérieur, aussi bien de Timbouctou que du Sénégal.

Le plan d’Alioun Sal d’aller d’Araouan vers Timbouctou et d’atteindre l’Algérie en partant de ce dernier point ne put aboutir ; il alla seulement de Oualata à Araouan, en se joignant à une grande caravane de la tribu des Tazzerkant. Il fit la remarque intéressante qu’à une certaine distance dans les environs de Oualata, se trouvaient de nombreuses ruines de localités jadis habitées ; elles démontrent la grande importance qu’avait autrefois cette ville ; aujourd’hui tout est inhabité et inhabitable dans la région.

Alioun Sal ne demeura que peu de temps à Araouan, et il arriva, en revenant vers le sud, à Bassikounnou, où il fut reconnu comme étant au service des Français. Un des compagnons du célèbre Hadj Omar le dépouilla et le fit prisonnier. Un ami arabe lui fournit un chameau et un guide, et il réussit à s’échapper pour regagner le Sénégal après beaucoup de difficultés. Il y mourut au bout de peu de temps.

Je demandai au cheikh Amhamid si des Chrétiens et des Européens avaient déjà passé dans son domaine ; il répondit que non. D’après lui, pourtant, un voyageur était arrivé à Araouan plusieurs années auparavant, et il avait été pris pour un Français. Mais il parlait couramment l’arabe, s’était rendu à la mosquée peu après son entrée dans la ville, bref s’était comporté comme un Croyant sans reproche, de sorte qu’on renonça aux soupçons conçus. L’officier français de spahis, qui évidemment n’était autre que cet étranger, devait être, à ce que je crois, Musulman ; il put donc aisément parvenir à tromper les habitants. En tout cas, son passage nous a valu les premiers renseignements exacts et les premières cartes dans les directions d’Araouan et de Timbouctou, de même que sur toute la partie sud-ouest du Sahara.

Depuis ce temps, aucun voyageur n’a parcouru ces contrées, à part le Juif marocain Mardochai, d’Akka, qui a traversé plusieurs fois Araouan dans ses voyages à Timbouctou et qui a même dû y rester involontairement pendant longtemps, avant d’arriver dans cette dernière ville.

Le soir du 25 juin, tout était enfin prêt pour le départ et nous étions joyeux de pouvoir quitter ce bourg malsain et haïssable d’Araouan. Mon malaise s’accroissait constamment et je me sentais extrêmement faible et attaqué de violentes douleurs d’intestins.

Pour compagnon de voyage, nous avions un jeune cheikh, el-Bakay, dont l’oncle, qui habite Timbouctou, est l’homme le plus considéré de la ville, comme membre de la famille chérifienne, déjà connue depuis Barth.

La population d’Araouan s’était montrée extrêmement amicale et complaisante ; beaucoup de gens nous accompagnèrent pendant une bonne partie de la première marche ; il n’est pas question ici de fanatisme religieux, et nombre de nos amis de l’endroit vinrent plus tard nous voir à Timbouctou.

Le soir, vers cinq heures, nous quittons Araouan, et nous marchons, presque sans interruption, dans la direction générale du sud, jusqu’au matin suivant à six heures. Au début nous sommes encore dans la grande région d’areg ; mais, bientôt après, nous atteignons une plaine de sable couverte d’alfa et de fourrage ; l’endroit où nous dressons nos tentes est au début de la grande forêt de mimosas nommée Azaouad, qui s’étend encore un peu au sud de Timbouctou et paraît couvrir une large zone à travers le Sahara méridional.

Le jour suivant, ou plus exactement la nuit suivante, notre marche continue par un terrain sablonneux, extrêmement uniforme, et nous faisons halte, le matin vers sept heures, à un endroit très ombragé, qui porte le nom de Chaneïa. Il s’y trouve des arbres que je n’ai pas encore vus, et en assez grand nombre : ils portent de très grosses épines et des feuilles charnues. La chaleur est encore assez forte, et pendant la plus grande partie du jour le thermomètre demeure entre 36 et 40 degrés centigrades.