D’ordinaire, par ennui ou par bravade, il courait à une longue distance en avant de la caravane, se couchait et attendait que nous l’eussions dépassé, pour nous rejoindre de nouveau en courant. Je l’avais vu plus d’une fois exécuter ce manège. Au matin on appelle Mouhamed, mais il a disparu. Mes gens ont aussi remarqué qu’il se couchait pendant la marche, et pensent qu’il s’est endormi de fatigue sans s’apercevoir que nous le dépassions. Quand il s’est réveillé, croient-ils, nous étions depuis longtemps hors de vue. Nous nous consolons de sa disparition en supposant qu’il reviendra bientôt, car, étant donnée la circulation plus active au sud d’Araouan, il aura des chances sérieuses de rencontrer des bergers. Mais il ne revint pas et n’entra jamais dans Timbouctou ! Nous n’avons pu savoir ce qu’il était devenu. La distance d’Araouan à cette ville est assez grande pour qu’on puisse mourir d’épuisement dans l’intervalle ; mais c’est pourtant peu vraisemblable. Mouhamed avait simplement à suivre pendant le jour des traces de chameaux pour rencontrer sûrement des hommes. Nous nous souvînmes qu’il n’était pas fort aimé de la population d’Araouan ; peut-être avait-il été dépêché sans autre forme de procès ? Mais il aurait fallu pour cela qu’il retournât vers cette ville, au lieu d’aller sur Timbouctou. Sa disparition demeura un problème pour nous. Plus tard nous avons trouvé à Timbouctou des gens d’Araouan qui se souvenaient fort bien de lui, mais qui nous assurèrent ne l’avoir jamais revu. J’avais donc, en peu de temps, perdu deux de mes serviteurs, d’une façon plus ou moins énigmatique, mais probablement effrayante, la mort par la soif !
A environ une heure de Timbouctou, cette végétation abondante disparaît, et un terrain stérile et sablonneux se retrouve devant nous. C’est de là que nous avons pour la première fois la vue de la grande ville soudanienne ! Aussi est-ce avec un sentiment indicible de satisfaction et de reconnaissance pour notre heureux destin, que j’aperçois dans le lointain les maisons et les tours des mosquées, connues depuis les descriptions de Barth : Timbouctou, où depuis le séjour de ce voyageur, vingt-sept ans auparavant, aucun Européen n’avait pénétré ; Timbouctou, le but ardemment désiré de tant d’explorateurs, qui ont déployé leurs meilleures forces pour l’atteindre et ont dû y renoncer devant le découragement et les désillusions ; l’antique emporium du commerce soudanien, l’ancienne pépinière des arts et des sciences d’Orient, Timbouctou est devant moi, et une courte marche m’y conduit !
Eux aussi, mes compagnons saluaient joyeusement la ville qui apparaissait au loin, et nous nous félicitions réciproquement sur notre succès. Les gens d’Araouan et le cheikh el-Bakay nous montraient fièrement cette Médine, cette grande ville, et nous faisaient mille contes sur ses maisons, son excellente eau et ses repas exquis. Il est vrai qu’une pensée nous inquiétait encore : comment allions-nous être reçus ? On finirait bien par me reconnaître pour un Infidèle : de quelle façon se comporteraient alors les habitants et surtout les autorités de la ville ?
Le 1er juillet de l’année 1880 restera toujours pour moi inoubliable. Peut-être pourra-t-on bientôt naviguer avec des bateaux à vapeur sur le Niger, où des chemins de fer amèneront les voyageurs pris sur la côte atlantique ; alors on sourira en pensant qu’il y a eu un temps où arriver à Timbouctou pouvait être regardé comme un succès difficile. Pour le moment on en est réduit à la pénible traversée du désert, et cela durera sans doute encore longtemps ; aussi, bien peu auront le bonheur de pénétrer, d’ici à quelques années, dans la ville frontière entre le Sahara et le Soudan, Timbouctou, jadis si grande et si puissante.
Nous traversons rapidement la zone stérile qui sépare la ville de la forêt de mimosas. Des restes de murs et des monceaux de décombres indiquent que jadis Timbouctou a eu une étendue plus grande ; à droite nous voyons un étang au brillant miroir, entouré de troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres, d’ânes et de chameaux ; dans l’intervalle marchent quelques silhouettes allant vers la ville ou en revenant. C’est une daya, un des étangs caractéristiques de la zone tropicale, qui commence.
Nous nous approchons toujours plus de la ville, qui n’est entourée d’aucune muraille ; une troupe d’hommes, à pied et à cheval, vient au-devant de nous ; ce sont généralement des gens de couleur foncée, le visage voilé ; quelques-uns ont des piques à la main. Nous sommes amicalement salués et félicités de l’heureuse fin de notre voyage au désert. Nous nous rendons tous processionnellement, par un dédale de ruelles, à la maison du kahia, en quelque sorte le maire de l’endroit. Les nombreuses Négresses accroupies dans les rues, où elles vendent des vivres, nous saluent en nous appelant à haute voix, et en poussant le cri particulier que l’on entend de leur part dans toutes les occasions solennelles. Un très grand nombre de gens se pressent autour de nous ; quelques-uns crient en me voyant : « Yhoudi » (Juif), mais nous n’avons pas la moindre démonstration hostile à subir. Nous ne rencontrons nulle part le regard fier et haineux d’un saint fanatique quelconque, comme il y en a au Maroc, ou ces masses de peuple qui s’étaient fait connaître à nous dans Taroudant d’une manière si désagréable.
Après une courte présentation au kahia, qui nous salue et nous félicite dans les termes les plus emphatiques, mais pleins des meilleures intentions, et qui nous promet sa protection, nous repartons pour être conduits non loin de là dans une jolie maison, où nous allons nous reposer à notre aise des fatigues du voyage au désert, tout en préparant de nouvelles entreprises.
CHAPITRE IV
SÉJOUR A TIMBOUCTOU.