Timbouctou est difficile à atteindre. — Paul Imbert. — Le major Laing. — Caillé. — Barth. — Mon arrivée à Timbouctou. — Ma maison. — Visites. — Repas. — Bien-être. — Nombreux oiseaux. — Lézards. — Chevaux. — Autruches. — Personnages influents. — Er-Rami. — Le kahia. — Abadin. — Arbre généalogique. — Influence des Foulbé. — Tribu des Kountza. — Berabich. — Hogar. — Eg-Fandagoumou. — Touareg. — Port de Kabara. — Situation de Hadj Ali. — Mariages. — Routes à suivre. — Chameaux loués aux Tourmos. — Orage. — Achat d’un âne. — Préparatifs de départ. — Environs de Timbouctou. — Nouvelles d’Europe.
Jusqu’ici peu d’Européens ont pu atteindre Timbouctou, et l’arrivée dans cette ville a, pour le voyageur, la même importance qu’à Lhassa, la ville des Tibétains si difficilement accessible aux explorateurs de l’Asie intérieure. Beaucoup de gens, la plupart explorateurs sérieux, ont mis toutes leurs ressources en jeu pour atteindre cette ville frontière du Sahara et du Soudan ; on a essayé de s’en approcher tantôt avec des expéditions isolées, tantôt avec des troupes nombreuses et bien pourvues ; on a renouvelé ces tentatives aussi bien en partant du nord que de l’ouest. Au nord c’est le désert avec tous ses dangers, avec les bandes pillardes du versant sud de l’Atlas, et les Touareg indomptés dans l’intérieur du Sahara, qui ont protégé Timbouctou contre la curiosité des Européens ; au sud et à l’ouest c’est la méfiance des populations noires musulmanes envers eux, et leur crainte d’être soumises, qui ont fait échouer la majorité des tentatives exécutées dans cette direction.
Il est parfaitement certain que quatre Européens ont visité Timbouctou avant moi. Vers l’année 1630, le matelot français Paul Imbert fut pris par les Arabes à la suite d’un naufrage sur la côte atlantique et vendu comme esclave ; il arriva ainsi à Timbouctou. Plus tard il mourut au Maroc, étant encore en captivité, et l’expédition du commandant français Razilly en 1632 ne put lui rendre la liberté. Imbert n’a donc jamais raconté ce voyage forcé, qui est réellement sans aucune valeur pour l’histoire des découvertes en Afrique.
Presque deux siècles se passèrent jusqu’à ce que le major anglais Laing atteignît, en août 1826, Timbouctou. Alexander Gordon Laing, né le 27 décembre 1794 à Edimbourg, avait déjà entrepris plusieurs voyages heureux de la côte de Sierra Leone dans l’intérieur, lorsqu’il fut chargé en 1825, par le gouvernement anglais, d’exécuter un voyage de découverte au Niger. Il traversa le désert en partant de Tripoli par Rhadamès et le Touat et atteignit Timbouctou. Il fut tué entre cette ville et Araouan le 24 septembre 1826, ainsi que je l’ai dit plus haut. Il n’est également rien arrivé en Europe de ses descriptions de Timbouctou.
Deux ans plus tard, en 1828, un Français, René Caillé, né le 19 septembre 1799, à Mauzé, en Poitou, y parvint à son tour : il fut le premier Européen qui donna une description de Timbouctou puisée dans ses propres renseignements. Poussé seulement par le goût des voyages, presque sans ressources et même sans préparation particulière, il se rendit au Sénégal avec l’intention de gagner le prix de 10000 francs promis par la Société de Géographie de Paris à l’explorateur qui atteindrait Timbouctou. Après s’être initié chez les Trarza aux mœurs et à la langue arabes, il commença, en partant de Kakondy, dans la Sierra Leone, un voyage fertile en privations. Il répandit le bruit qu’il avait été emmené en bas âge d’Égypte par les Français et qu’il était ainsi arrivé au Sénégal ; il s’était enfui, disait-il, pour rejoindre son pays, et voulait traverser les États mahométans du Nord-Africain. Après un voyage à pied extrêmement pénible, il parvint à Timé, dans le pays des Bambara, où il songea à se joindre à une grande caravane. Un mal de pieds et même l’apparition du scorbut l’en empêchèrent, et il n’arriva que le 11 mars 1828 à Djenni, d’où il descendit le Niger dans une barque jusqu’à Timbouctou, c’est-à-dire à Kabara, port de cette ville. Inconnu et considéré par tout le monde comme un pauvre pèlerin, il demeura à Timbouctou jusqu’au 4 mai et chercha, autant qu’il le put dans les circonstances données, à recueillir des informations sur la ville. Il se dirigea ensuite vers le nord avec une caravane marocaine, dans un voyage à travers le désert, aussi long que fatigant et pénible : il arriva enfin, dépourvu de tout et vêtu de haillons, à Tanger, au Maroc, où il fut recueilli par le consul de France. A Paris on l’accueillit avec de grands honneurs et il reçut le prix de 10000 francs, ainsi qu’une pension viagère de 1000 francs. Il se retira ensuite dans sa province natale, où il se maria et s’occupa d’une petite propriété.
Le président d’alors de la Société de Géographie de Paris, Jomard, publia les observations recueillies par Caillé durant son voyage et y ajouta des annotations nombreuses de sorte que l’ensemble forma un livre en trois volumes, intitulé : Journal d’un voyage à Timbouctou et à Jenné dans l’Afrique centrale (1830).
Le voyage de Caillé fut mis en doute, surtout par les Anglais, et il eut encore à supporter le tourment de s’entendre reprocher d’avoir décrit des contrées qu’il n’avait jamais vues. Ces doutes ne disparurent complètement que quand Barth, le premier voyageur entré à Timbouctou après lui, eut confirmé, en général, les récits de Caillé. Ce dernier ne vécut pas longtemps ; les terribles épreuves qu’il avait supportées n’étaient pas restées sans laisser de traces, même sur une constitution aussi robuste que la sienne, et le 17 mai 1839 il mourut dans sa propriété.
Si Paul Imbert et le major Laing ne nous ont absolument rien légué sur Timbouctou, et si les renseignements de Caillé renferment des lacunes, il a été du moins réservé au voyageur allemand Henri Barth de donner de cette ville et de ses habitants une description approfondie, aujourd’hui encore exacte.
Barth est un des plus grands voyageurs scientifiques de tous les temps, et ni avant ni après lui il n’y a eu aucun explorateur qui ait ouvert à la science une partie aussi étendue de l’Afrique. Les voyages de Livingstone, durant des années, dans les pays noirs du Sud-Africain, ou la marche audacieuse de Stanley le long du Loualaba et du Congo, n’ont pas donné autant de résultats pour la science que le séjour en Afrique de Barth, si bien mis à profit par lui.
Les routes qu’il a suivies ont une longueur totale de près de 20000 kilomètres ; mais c’est moins à ce nombre qu’aux résultats que se mesure l’importance d’un voyage, et sous ce rapport nul n’a encore dépassé Barth. La génération actuelle, qui est si disposée à accueillir par de bruyants applaudissements les explorations en Afrique, même heureuses sous certains rapports seulement, et qui est extrêmement généreuse de ses marques de distinction, ne devrait pas oublier ce que Barth a fait pour l’histoire, la géographie et les sciences naturelles du nord de l’Afrique. Un homme aussi instruit et aussi bien préparé aux voyages a rarement foulé le sol africain, et le gouvernement anglais n’en pouvait trouver un plus digne, quand il envoya en 1849 une grande mission d’exploration dans le nord de l’Afrique. Richardson, Overweg et Vogel ne revirent jamais leur pays ; Barth eut le bonheur de pouvoir écrire et publier les résultats si précieux de ses voyages de six années.