TOME II, p. 122.

TIMBOUCTOU, VUE PRISE DU NORD.

Le 7 septembre 1853 il entrait à Timbouctou, en partant du sud, et en venant du port de Kabara, à une petite étape de là. Un séjour de plus de sept mois dans la ville et ses environs immédiats lui permit de connaître le pays et les habitants : aussi la richesse de ses observations est-elle étonnante. Il avait cru indispensable de se présenter tout d’abord comme un envoyé du sultan et de renier sa religion ; plus tard seulement, après avoir fait une connaissance plus intime de Sidi Ahmed el-Bakay, le cheikh des Oulad Sidi-el-Mouktar, qui depuis est devenu célèbre, il lui fit part de sa qualité de Chrétien et sut défendre sa nouvelle situation dans des discussions savantes sur la religion. Bien que ses ennemis fussent nombreux à Timbouctou, ils ne parvinrent à lui faire aucun mal ; le 8 mai 1854 Barth quittait la grande ville du Niger, pour continuer ses brillants voyages, si riches en résultats.

Depuis ce temps aucun Européen ou aucun Chrétien n’a réussi à voir[8] Timbouctou, et c’est pour ce motif que le 1er juillet 1880, où je vis devant moi les maisons de cette ville, vingt-six ans après le départ de Barth, fut pour moi un grand jour, et me causa un sentiment de solennelle satisfaction. Dans l’intervalle de ces vingt-six années, le monde civilisé n’avait reçu qu’une fois des nouvelles et des renseignements de cette ville, par le rabbin Mardochaï, que j’ai plusieurs fois cité et qui y a passé pour ses affaires un certain temps en 1859 et dans les années suivantes.

Mon séjour à Timbouctou. — La petite maison qui m’est assignée est au milieu d’une rue assez large et renferme une cour où donnent une série de petites pièces, que nous utilisons pour y déposer nos bagages ; de là un escalier étroit conduit dans un premier étage, assez bas, où se trouve une grande et belle chambre, de laquelle on a accès par quelques degrés sur une terrasse ; celle-ci supporte une petite construction qui contient une jolie pièce avec une fenêtre vers la cour et une autre sur la terrasse. Je prends cette chambre pour moi et m’y installe ; c’est la plus aérée et la mieux conservée de la maison. Hadj Ali et Abdallah (Benitez) habiteront l’entresol ; Kaddour s’installera avec Farachi, dans les magasins qui donnent sur la cour ; c’est là que se tiennent aussi en permanence quelques jeunes domestiques du kahia, autant pour nous servir que pour tenir leur maître au courant de tout ce qui se passe.

La maison est construite en briques ; le sol des chambres est d’argile fortement battue ; il y a également une ornementation peu compliquée autour des portes. Celles-ci sont en bois, ainsi que les fenêtres ; ces dernières, souvent très joliment découpées, affectent la forme en fer à cheval des constructions mauresques. De la terrasse j’ai une vue qui s’étend sur une partie de la ville ; une balustrade donne dans la cour. On a remédié jusqu’à un certain point à l’inconvénient déjà mentionné par Barth et qui fait user, surtout dans les maisons construites pour des étrangers, de la terrasse comme d’une sorte de buen retiro, en y construisant un petit cabinet destiné à cet usage.

Fenêtre d’une maison de Timbouctou.

Les premiers temps, nous fûmes tout naturellement accablés de visites, et nos chambres ainsi que notre terrasse étaient souvent remplies d’hommes de tous les pays. On y pouvait voir le riche marchand de Rhadamès auprès du Targui, dont le litham (voile bleu) couvrait le visage, en ne laissant à découvert que ses yeux. Le marchand maure du Maroc y venait en même temps que le Foulbé élancé, les yeux pleins de fanatisme, regardant avec défiance les étrangers ; des gens du Sénégal s’y rencontraient avec des habitants du Bornou et des Nègres esclaves appartenant à des peuplades sans nombre.