Pour moi les plus intéressants de ces visiteurs étaient les Touareg, qui, à cette époque, avaient dans la ville une influence supérieure à celle des Foulbé du Moassina[9]. Ils ont quelque chose d’extrêmement farouche dans l’aspect ; leur visage voilé, leurs tobas bleu foncé et leur armement compliqué, une grande épée, un sabre court et quelques lances qu’ils portent toujours avec eux, leur langage rude et bruyant, ainsi que leur abord orgueilleux : tout cela réuni produit une impression désagréable. Les cheikhs de cette tribu qui vinrent nous voir savaient l’arabe et le foulbé, ainsi que cela est facile à comprendre quand trois peuples sont établis à proximité les uns des autres, et se trouvent en relations constantes, pacifiques ou guerrières.

Le jour qui suivit mon arrivée, l’empressement des visiteurs fut tout à fait colossal. Une troupe succédait à une autre, et nous étions forcés de jouer le rôle de bêtes curieuses pendant de longues séances, tandis que Hadj Ali intéressait nos hôtes par sa faconde de rhétoricien. Ces visites m’étaient pénibles, car mon malaise ne faisait que s’accroître, et j’aurais préféré me retirer dans ma chambre. Enfin, vers quatre heures, le kahia nous envoya festin, et un les visiteurs, qui se trouvaient là en masse, jugèrent convenable de disparaître peu à peu, pour aller échanger au dehors leurs impressions sur nous. Tous ces gens n’avaient montré aucune animosité ; c’était une curiosité qui s’exprimait d’une manière un peu brutale.

On ne voit ici, en fait de vêtements, que les larges tobas bleues du Soudan, soit en cotonnade européenne, très simple et de mauvaise qualité, soit en étoffe indigène, celle-ci assez grossière, mais d’ailleurs excellente : elle est tissée en bandes larges d’une main, qui sont cousues ensemble. Les tobas fabriquées avec cette étoffe, teinte en bleu indigo, sont souvent garnies de broderies de soie très variées et très originales, appliquées à l’envers comme à l’endroit. Par suite ces tobas sont fort chères et très recherchées ; on a l’habitude d’en donner quand on est forcé de faire des présents.

Le repas que le kahia nous avait envoyé pouvait passer pour un festin de Lucullus, en comparaison avec nos dîners du désert. Il consistait en de bon couscous de froment avec des légumes, en viande de bœuf et en poulets rôtis : tout cela préparé d’une façon fort appétissante. En outre nous eûmes une jouissance dont nous avions été longtemps dépourvus, celle de manger d’un pain de froment tout frais et d’excellente qualité, tel qu’il n’y en a pas de meilleur à Fez ou à Marrakech. Il est vrai que, comme boisson, nous n’eûmes que de l’eau ; les liquides alcooliques, de quelque genre qu’ils soient, n’existent absolument pas ici. L’eau provient des dayas situées tout près de la ville, petits étangs qui, par les grandes crues et pendant les années pluvieuses, sont mis en communication avec le Niger au moyen de canaux naturels peu profonds. On ne pouvait dire que cette eau fût mauvaise, et, auprès de celle dont nous avions usé jusque-là, elle était même fort bonne ; mais elle ne renfermait aucune substance minérale et était extrêmement fade. Pour boire, on se sert à Timbouctou, comme dans tout le Soudan, de calebasses ; elles sont fabriquées soit avec des coquilles de fruits, soit avec du bois creusé. Les mets sont transportés dans des plats en terre, et toute la disposition du repas rappelle le Maroc. Pendant notre séjour nous n’eûmes aucune dépense à faire pour notre alimentation ; nous étions constamment pourvus de vivres abondants et d’excellente qualité ; notre aimable hôte le kahia se crut obligé de nous fournir les aliments nécessaires, et, en même temps que lui, d’autres personnes, avec qui nous fîmes plus tard connaissance, en envoyèrent, de sorte que nous en avions toujours en abondance et qu’il nous était possible d’en distribuer aux pauvres. Il semble qu’il y en ait peu ici, car on n’y voit pas, comme au Maroc, des douzaines de ces malheureux, estropiés et à moitié morts de faim, étendus dans les rues. Il est évidemment aisé pour les habitants de satisfaire leurs minimes besoins ; on ne peut méconnaître à Timbouctou un certain bien-être.

On y prend trois repas par jour. Le matin vers neuf heures, nous recevions quelques assiettes pleines de miel et de beurre fondu, et avec cela une douzaine au moins de petits pains plats, tout frais, ce qui constituait un déjeuner fort agréable. On mange ce mets en trempant successivement les morceaux de pain dans les assiettes. Vers trois heures de l’après-midi venait le repas principal, ordinairement en deux et souvent même en trois services, couscous, légumes, viande fraîche d’agneau et de bœuf, ou poulets et pigeons. Tout était préparé au beurre et d’une manière appétissante. Je n’ai jamais reçu de poissons, quoique le Niger en contienne tout près d’ici. En effet il n’est pas convenable, croit-on, d’en manger ; aussi les laisse-t-on presque exclusivement aux Nègres esclaves et à la population pauvre. Le marché où on en vend doit être un lieu d’autant plus horrible que le poisson y est apporté presque complètement pourri, et est vendu dans un état de putréfaction manifeste ; le Maure délicat du Maroc ne mangerait pas quelque chose de pareil. Le repas du soir, qui avait lieu généralement assez tard, entre neuf et dix heures, consistait d’ordinaire en riz, avec de petits morceaux de viande, le tout parfaitement mangeable. Par ce menu on peut voir que Timbouctou est un grand centre de civilisation au milieu de la population noire du Soudan et des Touareg du désert ; l’influence des Marocains y a été considérable et on peut la reconnaître aux circonstances les plus diverses.

Nous nous remîmes rapidement avec une alimentation aussi bonne et une vie calme ; mon état s’améliorait peu à peu, mais à la suite de ce mieux j’éprouvai de temps en temps des accès de fièvre ; Barth en avait également beaucoup souffert à Timbouctou. Le voisinage du Niger et de sa zone d’inondation se fait sentir ; s’il nous manque quelque chose, c’est l’air pur, sec et salubre du désert.

Comme nous avions encore beaucoup de café, de thé et de tabac, nous menions une existence parfaitement supportable.

Le monde des oiseaux est extrêmement riche à Timbouctou, aussi bien au dehors qu’au dedans de la ville. Des cigognes noires sans nombre se pavanent près des dayas des environs ; une petite espèce de pinson, fort jolie, est aussi fréquente que les moineaux chez nous ; les pigeons sont en masses et volent en grandes bandes au-dessus de la ville. Différentes espèces de corbeaux, de grues et d’étourneaux sont en abondance, et l’on voit au milieu d’elles le faucon et l’aigle. C’est un joli spectacle que ce monde d’oiseaux, quand on revient d’une longue traversée au désert. Des troupeaux de bœufs à bosse, de moutons sans laine et de chèvres, des processions entières de chameaux et d’ânes ainsi que de chevaux, sont conduits à l’abreuvoir, et au milieu d’eux s’avancent des autruches apprivoisées, privées de leur parure de plumes, affreuses en cet état dégénéré. Dans les maisons vivent de nombreux lézards de grande taille et de couleurs variées, des caméléons, des geckos et d’autres reptiles inoffensifs, peu agréables cependant comme colocataires pour des Européens. Sur les murs de ma véranda je pouvais me livrer à une chasse en forme après des reptiles de toute espèce, qui demeuraient étendus au soleil, en guettant des insectes.

Comme je l’ai dit, il y a également des chevaux ici. Ils sont d’une race petite, mais très endurante et rapide ; on ne les ferre pas, d’abord à cause de la nature du terrain sablonneux, et ensuite de la cherté du fer, surtout du fer travaillé ; il vient en général du sud du pays des Bambara, dont les habitants savent le tirer du minerai contenu dans la latérite.

L’élève des autruches n’a pas d’importance, et la plupart des plumes viennent d’animaux sauvages que l’on chasse à cheval. Elles sont, dit-on, beaucoup plus belles et plus précieuses que celles des oiseaux à demi domestiques. Le bœuf à bosse est employé comme animal de boucherie et pour le transport des marchandises et des hommes. C’est une race d’assez petite taille, à la fois gracieuse et vigoureuse, pourvue de cornes s’écartant l’une de l’autre et d’une bosse de graisse placée entre le dos et le cou : sa viande n’est pas mauvaise, mais en général j’ai trouvé, aussi bien dans ces pays qu’au Maroc, la chair du mouton de beaucoup préférable à celle du bœuf.