Les personnages importants de Timbouctou en 1880, au moment de mon séjour, étaient le kahia, le chérif Abadin el-Bakay, chef de la grande famille chérifienne des Oulad Sidi-el-Mouktar, et le cheikh, ou ainsi qu’il se nommait lui-même, le sultan des Touareg-Imochagh, eg-Fandagoumou.
Le sultan du Maroc el-Kahal entretenait avec Timbouctou des relations fréquentes ; on prétend même qu’il fit jalonner le chemin du désert par des pieux de bois. Il se dirigea sur la ville soudanienne avec une grande armée et y laissa beaucoup de membres de la famille er-Rami, qui s’étaient enfuis d’Andalousie, et vivaient surtout à Fez et à Tétouan. Les anciens habitants de l’Espagne méridionale, nommés Andalousi au Maroc, sont très nombreux à Fez, et tout un quartier de cette ville porte leur nom ; leurs femmes et leurs filles passent pour être particulièrement belles. Le kahia, ou, comme il se laisse volontiers nommer, l’amir, appartient à cette famille andalouse des er-Rami. Le sultan dont je viens de parler chargea un de ses membres de l’administration de la ville ; son emploi devint héréditaire, et le kahia actuel Mouhamed er-Rami est le descendant de ces Arabes andalous fixés au Maroc. Les membres de sa famille ont pris peu à peu une couleur foncée, par suite de mariages avec des Négresses, et il a l’extérieur d’un Nègre. Il a une physionomie extrêmement fine, et en même temps bienveillante ; il rit volontiers et est heureux de toutes les nouveautés qu’il voit ou entend. Il ignore tout fanatisme religieux, et, si un jour il était forcé d’agir contre un Chrétien présent à Timbouctou, il ne le ferait certainement pas de son plein gré, mais sous l’influence d’autres gens plus puissants que lui. Kahia est, comme on sait, un titre particulièrement en usage en Tunisie pour des fonctionnaires et des officiers. La charge de celui de Timbouctou ne semble être que celle d’un maire ; il n’a aucune influence sur la politique extérieure, en particulier sur les querelles éternelles entre les Foulani et les Touareg, et il est forcé de se joindre au puissant du jour.
Le kahia venait presque tous les soirs nous voir, avec une grande suite, et généralement quelques lettrés, qui entamaient aussitôt une discussion religieuse avec Hadj Ali. Après des explications qui duraient des heures, mon interprète revenait d’ordinaire rayonnant de joie et racontant une victoire dans ce tournoi d’éloquence. Parmi les lettrés il y en avait quelques-uns de couleur complètement blanche, comme les Maures du Maroc ; eux et leurs ancêtres n’ont épousé que des femmes arabes de race pure, qui sont peu nombreuses à Timbouctou ; la grande majorité de celles qui y vivent sont des Négresses.
Le 3 juillet nous reçûmes la visite du chef actuel de la famille Bakay, si connue par les récits de Barth.
Lorsque Barth, le 11 octobre 1853, dut quitter Timbouctou, sur le conseil de son protecteur Ahmed el-Bakay, le fils de Sidi Mouhamed et le petit-fils de Sidi Mouktar, pour aller chercher une plus grande sécurité dans un douar écarté, il écrivit à ce propos : « C’était vers le coucher du soleil, et ce pays découvert avec ses nombreux mimosas, le camp placé sur une pente de sable blanc, éclairée des derniers rayons du couchant, tout cela formait un intéressant spectacle. Les jeunes habitants du camp, y compris Baba Ahmed et Abadin, les deux enfants de prédilection du cheikh (l’un âgé de quatre ans, l’autre de cinq), vinrent au-devant de nous, et, bientôt après, je me trouvai dans une tente basse de poil de chameau, comme elles sont ici en usage. » Cet Abadin, alors un enfant de cinq ans, avait, à l’époque de mon voyage, près de trente-quatre ans et était le chef de cette famille influente. Lorsqu’il s’approcha, lentement et solennellement, il embrassa d’abord Hadj Ali, et moi ensuite. Il parlait posément, en pesant ses termes, et se servait du pur arabe du Coran et non du dialecte vulgaire. Il avait évidemment appris l’arrivée d’un grand chérif et d’un lettré, et voulait se faire passer pour tel. La veille, Abadin était revenu d’un voyage au Moassina, en compagnie de quelques Foulani ; on me dit que son ambition était de s’y créer une situation avec leur aide, et d’y rendre souveraine la famille el-Bakay. Il espère qu’aussitôt après la création d’un puissant État foulbé à Moassina, il lui sera facile de s’établir également à Timbouctou et de briser l’influence des Touareg, aujourd’hui dominante. Tandis qu’au temps de Barth, le père d’Abadin n’était pas en fort bonnes relations avec les Foulani, le chef actuel des el-Bakay cherche à parvenir au pouvoir avec l’aide de ces derniers.
Cette famille est très ancienne et montre un grand arbre généalogique, que Barth a déjà publié :
| Sidi Oukba, nommé el-Moustdjab, conquérant de la Berbérie. |
| Sakera. |
| Yadrouba. |
| Saïd. |
| Abd el-Kerim. |
| Mouhammed. |
| Yachcha. |
| Doman. |
| Yahia. |
| Ali. |
| Sidi Ahmed el-Kounti (Kountsi), mort à Fask, au sud de Chinguit. |
| Sidi Ahmed el-Bakay, mort à Oualata. |
| Sidi Omar é-cheikh, mort en 1553, dans l’Iguidi. |
| Sidi el-Ouafi. |
| Sidi Habil-Allah. |
| Sidi Mouhammed. |
| Sidi Bou-Bakr. |
| Baba Ahmed. |
| Moukta el-Kebir, mort en 1811. |
| Sidi Mouhamed é-Cheikh, mort le 10 mai 1826, lors du séjour du major Laing dans l’Azaouad. |
| Mouktar, son fils aîné. |
| Sidi Ahmed el-Bakay, frère puîné du précédent. |
| Abadin, fils aîné du précédent, né en 1848 et aujourd’hui cheikh. |
Abadin est un homme jeune, ambitieux, ayant parfaitement conscience de sa valeur, sachant à quelle famille ancienne et considérée il appartient ; il a certainement agi avec prudence en se joignant au parti des Foulani, intelligents et relativement formés, qui ont sans doute un avenir politique plus considérable au Soudan que les Touareg sans frein, habitués à une vie déréglée : les Foulani représentent la plus stricte orthodoxie de l’Islam, et ils sont le plus en état de résister efficacement à l’influence européenne. S’il arrivait aux Français de pouvoir étendre leur influence de Ségou à Timbouctou, ils auraient certainement à compter avec le jeune cheikh Abadin.
La famille el-Bakay appartient à la tribu arabe des Kountza (Kounta, d’après Barth ; mes Marocains prononcent souvent, à la place du t, un tz ; par exemple, Tz’taouan pour Tétaouan), race distinguée depuis longtemps pour la pureté de son sang et chez laquelle la science a toujours été en grand honneur. Ils se partagent en un certain nombre de subdivisions, les Ergageda, les Oulad el-Ouafi, les Oulad Sidi-Mouchtar, les Oulad el-Hemmal et les Togat. Abadin et ses ancêtres appartiennent aux Oulad el-Ouafi.
A trois jours à l’est de Timbouctou sont les douars des Kountza, et l’on désigne sous leur nom le pays qu’ils habitent ; les frères, les femmes ou les autres parents d’Abadin s’y tiennent d’ordinaire, et le jeune cousin du cheikh, qui nous avait accompagnés d’Araouan à Timbouctou, se rendit à Kountza le jour qui suivit notre arrivée.