Ainsi que les Kountza, se trouve dans l’Azaouad la plus importante des tribus de la région, les el-Berabich (au singulier, Berbouchi) que j’ai déjà souvent nommés. Comme je l’ai dit, cette tribu domine en ce moment sur la route d’Araouan à Timbouctou et y prélève des droits de douane ; d’un autre côté, Barth raconte qu’elle doit payer tous les ans un tribut de 40 mitkal d’or aux Hogar, cette famille de Touareg qui vit dans le pays de montagnes du même nom, à une grande distance vers le centre du Sahara central[10]. Autrefois ils devaient pousser leurs excursions très loin vers l’ouest, car Barth raconte que non seulement les Berabich et les Kountza sont tributaires des Hogar, mais que ceux-ci viennent jusqu’à Araouan ; alors Taoudeni n’aurait même pas été en sûreté envers ces puissants nomades, aux goûts belliqueux et qui ont l’habitude des armes ; les propriétaires des salines leur payaient tribut.

Barth émet encore, au sujet des Berabich, l’idée qu’ils sont identiques au peuple nommé Pecorsi par les anciens géographes, qui habitait jadis plus au sud, dans le pays d’el-Hodh et qui fréquentait les marchés de Ségou et de Djinné. Les Berabich se divisent à leur tour en un grand nombre de groupes : ce ne sont plus que des Arabes mêlés à des Nègres du Soudan.

Après le kahia et Abadin, un des personnages importants de Timbouctou est le cheikh ou, comme il se laisse volontiers nommer, le sultan des Touareg, eg-Fandagoumou. Il prétend que tout le pays, de Timbouctou jusqu’à Araouan, dépend de lui ; mais, comme dans cette dernière ville les Berabich dominent depuis longtemps et prélèvent des droits de douane, il semble que cette prétention du sultan soit une pure exagération. En fait, les gens d’eg-Fandagoumou inquiètent les routes d’Araouan à Timbouctou, mais la tribu des Berabich, nombreuse et guerrière, a toujours su jusqu’ici maintenir le passage libre.

Eg-Fandagoumou et sa horde appartiennent à l’une des nombreuses subdivisions du groupe sud-ouest des Imocharh, que Barth décrit de la manière la plus détaillée. Presque chaque jour des gens de cette race venaient me trouver, tant par curiosité que pour demander des médicaments. Les maladies d’yeux sont extrêmement répandues parmi eux, uniquement par suite de leur malpropreté. Je ne crois pas que les Touareg, qui vivent dans le désert, se lavent jamais ; les ouragans de sable, si fréquents, leur causent sûrement des ophtalmies qu’il serait facile de guérir ou du moins d’adoucir par des soins de propreté. Des femmes même d’eg-Fandagoumou m’amenèrent pour les soigner de petits enfants souffrant de maux d’yeux. Je ne pus ordonner qu’une faible solution de sulfate de zinc, et j’ai peine à croire qu’un résultat heureux quelconque ait pu en être obtenu. Les femmes touareg que je vis, et qui n’ont pas la coutume de se voiler le visage, avaient des traits sévères, pleins d’expression, assez beaux, de magnifiques cheveux noirs en longues boucles, une taille élancée et une peau faiblement colorée, comme on en remarque déjà chez beaucoup de gens du sud de l’Europe ; il n’y a pas la plus petite trace du type nègre chez les Touareg purs.

Touareg et Foulani sont en luttes presque ininterrompues depuis des siècles, et le prix du combat, la ville de Timbouctou, ouverte à chacun des adversaires, se trouve placée entre eux et souffre naturellement beaucoup de cette situation. En ce moment le Maroc n’a pas ici la moindre influence ; on laisse les négociants marocains y faire leurs affaires, on reconnaît dans le sultan un grand chérif, un chef spirituel, qui jouit au Maghreb d’une considération aussi grande que le sultan des Osmanlis dans l’est, mais c’est tout. L’époque déjà ancienne où des souverains du Maroc faisaient marquer avec des pieux le chemin du Sahara et envoyaient tous les ans, à Timbouctou non seulement de nombreuses caravanes commerciales, mais encore des corps de troupes, ces temps sont passés et sans doute pour toujours ; le Maroc, en décadence sous tous les rapports, est trop faible pour exister longtemps encore, à plus forte raison pour fonder dans le sud un empire étendu et puissant. Le temps n’est peut-être pas éloigné où des puissances européennes décideront de la répartition des États jadis puissants et florissants du Niger moyen, et Timbouctou redeviendra alors le centre important de civilisation, indiqué par sa situation favorable entre le Sahara et le Soudan. Si des peuples indigènes sont capables d’y jouer un rôle, ce sont en première ligne les Foulani ; leur influence dans les pays du Soudan central et occidental paraît ne pas encore avoir atteint son apogée.

Le manque de sécurité qui régnait pendant mon séjour à Timbouctou, et surtout les nouvelles luttes qui venaient de commencer entre les Touareg et les Foulani, m’ont empêché de voir le port de Kabara, ce que j’ai regretté amèrement. La distance de quelques milles qui sépare ces deux endroits, déjà peu sûre par elle-même, était à ce moment complètement infranchissable, de sorte que Timbouctou ne pouvait même pas être pourvu de légumes frais, etc., c’est-à-dire de tout ce qui vient des pays du Niger. Je crois donc devoir donner ici, au sujet de ce point important déjà, et qui sera peut-être souvent nommé dans l’avenir, quelques renseignements empruntés aux descriptions de Barth : il s’est occupé également de Kabara.

D’après Barth, c’est une petite ville renfermant environ cent cinquante à deux cents maisons d’argile et un grand nombre de huttes en paille, avec à peu près deux mille habitants ; elle est construite sur une hauteur très rapprochée du fleuve. Les gens de Kabara sont presque tous des Nègres du Sonrhay, qui logent dans les huttes, tandis que les maisons appartiennent aux négociants étrangers de Timbouctou, du Touat, etc. Au temps de Barth, les fonctionnaires étaient des Foulani, tandis que la charge de maître du port se trouvait au contraire dans les mains d’un chérif marocain, Mouley Kassîm, dont la famille était venue, longtemps auparavant, du Gharb, la plaine fertile et bien connue du Maroc occidental.

Kabara a deux petites places de marché, dont l’une exclusivement destinée à la viande, et l’autre à des articles de toute nature. Les habitants cultivent du riz, et même un peu de coton, ainsi que diverses espèces de melons qui sont envoyés à Timbouctou pour y être vendus.

Déjà à l’époque de Barth l’anarchie était complète dans Kabara, et les Touareg commençaient leurs brigandages, de sorte que le manque de sécurité y semble presque permanent. Le peu de sûreté de l’étroite zone de terrain située entre le port et la ville, et le désordre dans lequel est plongé le pays, ont fait qu’un endroit placé à mi-chemin à peu près entre Timbouctou et Kabara porte le nom significatif d’Ourimmandès, « il ne l’entend pas », ce qui veut dire que le cri du malheureux qui tombe ici dans les mains d’un brigand n’est entendu par personne.

Tandis que je me tiens aussi tranquille que possible dans Timbouctou et que je m’occupe uniquement de me remettre et de réunir les éléments de mes notes, Hadj-Ali joue un grand rôle : il me déclare même un jour qu’il se plaît si bien ici qu’il désire y rester et que je devrai songer à partir seul. En outre, il provoque Benitez en toute circonstance et l’insulte journellement ; ce dernier, conscient de son impuissance, est condamné à s’effacer le plus possible ; il suffirait à Hadj Ali d’exciter les gens de Timbouctou contre Abdoullah et de le dénoncer comme Chrétien, pour nous créer certainement les plus grands embarras. Ce sont là des circonstances fort pénibles, et l’insolence de Hadj Ali est difficile à supporter. J’ai fait quelques petits présents au kahia ainsi qu’à Abadin ; c’est peu de chose, il est vrai, mais on l’accepte, et en échange on me renvoie même quelques tobas brodées. Hadj Ali s’est ainsi amassé une grande quantité de cadeaux ; il reçoit même de l’or et des plumes d’autruche ; dans la suite du voyage nous avons dû, il est vrai, rendre la plus grande partie de ce que nous avions reçu ainsi.