Nous avons plus tard suivi cette route, quoique avec quelques changements. Les distances sont exactes pour des Arabes, c’est-à-dire pour des gens habitués à faire de longues marches et qui ne sont pas forcés de s’arrêter. Au contraire, j’ai mis plus de trois fois le temps indiqué, parce que j’ai dû attendre souvent pendant des semaines, dans les différentes localités, avant de recevoir des animaux de bât. Dans le chemin que je viens d’indiquer, les deux endroits les plus dangereux sont les villes de Rhab et de Kouniakari, car deux fils de Hadj Omar, qui sont en même temps des frères puînés d’Ahmadou, le sultan de Ségou, y habitent et sont fort mal disposés pour tout Européen allant au Sénégal ou en venant. J’aurais dû me rendre à Ségou auprès d’Ahmadou, ou surtout prendre une autre route ; car mon espoir d’éviter ces deux villes se montra plus tard irréalisable.
Hadj Ali a du reste un autre itinéraire en vue, qu’il préfère parce que nous n’y rencontrerions aucun Nègre, et que nous traverserions uniquement des pays arabes. Il voulait aller de Timbouctou à Araouan et à Oualata, et de là se diriger directement sur Bakel, en tournant les pays des Fouta par la région d’el-Hodh. Il est certain que ces routes de caravanes existent, mais les Arabes y sont très pillards ; Hadj Ali espérait y passer sans danger en sa qualité de chérif, et je ne doute pas qu’il n’y eût réussi ; cependant je voulais aller vers le sud aussi loin que possible, et je finis également par l’emporter sur ce point.
Pendant notre passage à Timbouctou il ne se passait pas de jour où nous n’eussions une foule de visiteurs ; parmi les plus acharnés étaient les Touareg, qui avaient été envoyés par eg-Fandagoumou pour saluer le chérif ou chercher des médicaments ; une troupe de ces gens arriva une fois le matin à huit heures et était encore assise à deux heures de l’après-midi à la même place, de sorte que je dus m’inquiéter de leur faire donner à manger. Il faisait alors assez chaud à Timbouctou, et au début la pluie ne pouvait se décider à tomber, quoi qu’il fît journellement des éclairs ; ce n’est que pendant les derniers jours qu’il se produit des orages fréquents.
Le 9 juillet au matin, Hadj Ali me déclare qu’il fera seul le voyage du Sénégal et que je puis partir avec Benitez ; l’après-midi il revient apportant la nouvelle qu’il a loué pour nous tous cinq chameaux destinés à nous mener à Bassikounnou. Les propriétaires, des Arabes Tourmos, demandent pour le voyage de chaque chameau cinq plaques de sel (rouss). Ce prix est relativement élevé, car une plaque de sel représente alors à Timbouctou environ un mitkal d’or, c’est-à-dire près de 12 francs. Plus on s’avance vers le sud, plus naturellement le sel est cher.
Du reste, cette exigence n’était pas aussi effrontée que celle de quelques autres de ces gens, qui demandaient 14 mitkal par chameau. Aussi étais-je prêt à accepter l’offre des Tourmos, mais j’éprouvais quelques doutes à leur égard ; ils se déclarent vite résolus sur un point, et peu de temps après, sous l’influence d’une circonstance quelconque, ils changent d’avis.
Le 11 juillet le propriétaire des chameaux vint nous voir, pour s’assurer de l’importance de nos bagages, et nous conclûmes une convention d’après laquelle il nous conduirait avec cinq chameaux jusqu’à Bassikounnou pour le prix de vingt plaques de sel. Nous fîmes échanger par des amis ces dernières contre de l’argent ; un Tunisien, nommé Youssouf, nous fut très utile en cette circonstance ; il vit depuis longtemps ici et possède même une maison à Taoudeni.
Le 12 juillet nous avions enfin un fort orage avec une pluie violente, qui nous rafraîchit agréablement. Parmi les nombreux Touareg apparaissant ce jour-là, se trouvent aussi quelques femmes, qui m’apportent le plus jeune enfant d’eg-Fandagoumou, petit garçon âgé tout au plus de deux ans ; il est presque aveugle. Les maladies d’yeux paraissent réellement sévir d’une façon terrible sur ce peuple.
Mon malaise augmentait de nouveau et j’avais souvent des attaques de fièvre ; un changement d’air aussi fréquent que possible est le meilleur remède contre ces accès ; aussi, tout agréable que fut pour moi le séjour de Timbouctou, j’aurais pourtant préféré partir bientôt. Le 14 juillet, au milieu de la nuit on vint m’éveiller tout à coup : « Un serviteur d’Abadin el-Bakay était arrivé, me dit Hadj Ali et demandait sur l’heure six ou huit douros pour son maître. » Je ne pus me dispenser d’exprimer à Hadj Ali mes doutes sur la véracité de ce message, mais il s’emporta, montra le danger où nous nous trouvions si je ne cédais immédiatement au désir d’Abadin, etc. Je n’eus pas d’autre ressource que de sacrifier cinq douros ; je n’ai jamais recherché à quoi et comment ils avaient été employés. Mais je ne puis croire qu’un homme aussi distingué qu’Abadin ait pu commettre une telle inconvenance et m’ait fait réveiller au milieu de la nuit pour mendier un peu d’argent.
Abadin avait voulu du reste retourner dans le Moassina, où il avait des affaires pressantes, dès le jour qui suivit son arrivée à Timbouctou ; mais les Touareg cherchèrent à le retenir, et déclarèrent la route dangereuse, car depuis quelques jours ils étaient de nouveau en guerre avec les Foulani de là-bas.
J’achetai un âne pour le voyage, car je ne voulais pas user plus longtemps d’un chameau comme monture ; j’en eus un pour le prix assez élevé de 29000 kaouris. J’avais troqué de l’argent la veille contre une quantité de ces coquilles, chez un Juif habitant Timbouctou, qui m’en avait donné 5000 pour un douro d’Espagne ; mais c’était une exception ; plus tard je n’en reçus que 4500, et, plus loin vers le sud, encore moins. Les ânes sont très beaux à Timbouctou ; grands, de couleur isabelle, avec une raie bai brun sur l’arête du dos ; ils sont en même temps très durs à la fatigue, peu exigeants pour leur nourriture : enfin, sous tous les rapports ils sont fort utiles.