Cependant les préparatifs du voyage suivaient leur cours ; j’achetai encore quelques pièces d’étoffe bleue, ainsi que des kaouris, et en outre un peu de riz et de couscous. Je n’avais plus besoin de grandes provisions, car nous allions traverser des pays plus peuplés que ceux parcourus jusque-là ; de même, un aussi grand nombre d’outres ne nous était plus nécessaire. Le départ dut être retardé, car les Tourmos voulaient d’abord prendre des renseignements sur la sécurité du chemin. Notre but le plus proche est le pays de Ras el-Ma ; tout y est tranquille, car les Tourmos et d’autres tribus arabes y ont dressé leurs douars ; mais au delà le pays, généralement inhabité, est parcouru par les Oulad el-Alouch, tribu qui a une très fâcheuse réputation à cause de ses brigandages.
L’empressement était toujours considérable auprès de Hadj Ali ; il écrivait des amulettes destinées à être employées comme remèdes, et il recevait une quantité de présents des croyants. Il avait certainement réussi à jouer un rôle ; quant à savoir s’il aurait pu le soutenir longtemps, c’était une autre affaire ; finalement, il préféra se contenter d’un succès momentané et ne pas accepter la situation de sultan du Moassina, ou quelque autre semblable, dont on lui avait parlé, en partant avec moi pour le Sénégal.
Les environs de Timbouctou, surtout vers l’est, sont fortement peuplés, et de nombreuses tribus arabes, faisant partie de la grande tribu des Berabich, y ont leurs douars. On me nomma les suivantes : el-Nasra, Oulad bou Hanta, Touachi, Dourchan, Is, Tachouot, Rhegar, Yataz, Eskakna, Mouchila, Oulad Bat, Itanali. Puis viennent les Touareg, dont le pays s’étend au loin vers l’est et le nord-est, tandis qu’ils n’apparaissent pas à l’ouest et au sud de Timbouctou. Malheureusement je ne pus faire aucune excursion dans les environs, car je souffrais trop souvent de la fièvre. En outre, mes gens regardaient une sortie de la ville comme trop dangereuse dans les circonstances présentes. Je me serais très volontiers rendu à l’invitation du cheikh touareg eg-Fandagoumou, tandis que j’aurais réfléchi à deux fois avant d’aller dans le Moassina chez les Foulani. Leur intolérance religieuse est redoutable au plus haut point pour les Infidèles, et Barth redoutait déjà de ce côté son plus grand danger. Pour s’expliquer la réserve excessive d’Abadin envers moi, il suffit de songer à son intimité avec quelques cheikhs des Foulani ; afin de n’être pas obligé de rien faire contre moi, et de ne me rendre en même temps aucune politesse, il quitta rapidement la ville, de sorte que je ne le vis qu’une fois. J’eus l’impression qu’il voulait maintenir la bonne renommée dont son père avait joui comme protecteur de Barth, en ne se livrant contre moi à aucun acte d’hostilité ; d’un autre côté, ses principes religieux ne lui permettant pas de s’occuper efficacement de ma personne, il préféra me laisser au kahia et n’exercer aucune influence sur mon voyage.
A Timbouctou on est en général très bien informé de tout ce qui se passe en Europe. On connaissait les résultats de la dernière campagne turco-russe ; on parlait encore beaucoup de la grande guerre franco-allemande, que l’on avait suivie avec un intérêt particulier, car on craint toujours une conquête des Français ; il était même question du chemin de fer Transsaharien, quoique bien peu eussent une idée vague de ce qu’est une voie ferrée. Mais les relations constantes de Timbouctou avec les habitants arabes des pays méditerranéens ont pour résultat que l’on y reçoit très vite, sans journaux et sans télégraphe, toutes les nouvelles. Elles se propagent avec une rapidité extrême et l’on connaissait à Timbouctou mon plan d’y aller par le Maroc avant que j’eusse franchi la chaîne de l’Atlas. Les émigrations fréquentes et les voyages nombreux des Arabes font que les faits nouveaux se répandent rapidement ; partout où deux hommes se rencontrent, ils se racontent les événements les plus récents et les plus importants, qui sont ainsi portés plus loin. Il est facile de comprendre que de faux bruits soient souvent propagés ainsi ; en raison de la tendance des Arabes à exagérer, on ne doit croire qu’avec circonspection ce qu’ils disent.
CHAPITRE V
SÉJOUR A TIMBOUCTOU (fin).
Situation de la ville. — Climat malsain. — Manque d’arbres aux environs. — Orages et ouragans. — Eau potable. — Mode de construction de la ville. — Nombre des habitants. — Quartiers. — Mosquées. — Écoles. — Population. — Affaires commerciales. — Objets en cuir de Oualata. — Il n’y a pas d’industrie à Timbouctou. — L’or. — Vêtements brodés. — Sel. — Noix de kola. — Coquilles de cauris. — Marchandises mises en vente. — Marchandises européennes. — Exportation. — Avenir du commerce. — Résumé historique.
Situation et climat ; la ville. — Timbouctou est à environ 15 kilomètres au nord de la rive gauche du Niger, peu au-dessus de son niveau moyen, à une altitude de 245 mètres. Il n’y a pas d’observations astronomiques qui donnent la situation exacte de la ville, mais les données calculées par Petermann et Jomard, 17° 37′ de latitude nord (ou 17° 50′) et 3° 5′ de longitude ouest de Greenwich (ou 3° 40′), ne peuvent différer beaucoup de la réalité. La méfiance des habitants rend extrêmement difficiles les observations pour la détermination des lieux dans ces pays : ils ne voient que trop facilement dans tout étranger un espion d’une puissance quelconque qui veut étendre ses conquêtes jusque-là, et les progrès des Français dans le nord de l’Afrique aussi bien qu’au Sénégal sont suivis avec soin à Timbouctou.
On ne peut dire que le climat de cette ville soit bon pour les Européens : Barth et moi, nous y souffrîmes souvent d’accès de fièvre. Il n’y a ni places publiques, ni jardins, ni verdure en général ; Barth raconte que de son temps on ne pouvait y voir que quatre ou cinq misérables exemplaires d’un arbre, le Balanites Ægyptiacus ; je n’en vis aucun, et ce n’est qu’en dehors de la ville, près des dayas situées au nord-ouest, qu’il est encore demeuré quelques mimosas et des palmiers. On dit qu’avant la conquête du Sonrhay par les Marocains il y avait beaucoup d’arbres à Timbouctou, mais à cette époque tout a été coupé pour servir à la construction de bateaux.