Les vents chauds du sud sont ici très fréquents, et en certaines saisons, surtout entre juillet et septembre, les orages violents joints à des ouragans ne sont pas rares. Il est évident que les pluies doivent y être abondantes, car on a non seulement creusé au milieu des rues des rigoles d’écoulement, mais encore pourvu les toits de la plupart des maisons de gouttières en terre cuite qui s’avancent assez loin dans la rue, pour que l’eau ne reste pas sur les toits plats et ne dégrade pas les murs d’argile.
L’eau potable est tirée de quelques puits et des dayas, larges étangs peu profonds, dont quelques-uns renferment de l’eau en permanence ; dans les crues ils sont même directement reliés au Niger : surtout au sud de la ville, beaucoup de ces étangs n’ont de l’eau que pendant une partie de l’année. Barth raconte que, le 25 décembre 1853, ils furent remplis par le Niger, ce qui, dit-on, n’arrive que tous les trois ans ; à la suite de cette crue, presque tout le terrain de Timbouctou à Kabara fut inondé, et de petits bateaux purent arriver jusqu’auprès de la ville. Quand on la visite à pareille époque, on croit qu’il existe autour d’elle de nombreuses petites rivières, se réunissant au Niger ; en réalité, elles sont formées uniquement par l’eau du fleuve, qui pénètre dans le pays et se retire ou se dessèche après la crue. Cette masse d’eaux stagnantes n’est naturellement pas de nature à faire de Timbouctou une ville salubre, et à la suite de leur disparition progressive il se produit des fièvres dont souffrent même les indigènes.
La ville forme aujourd’hui un triangle, dont la pointe est tournée vers le nord. Lorsqu’on arrive, comme je le fis, par cette direction, on franchit une zone couverte de ruines d’antiques constructions, de décombres, etc., large de plusieurs milliers de pas, et qui pourrait bien prouver que jadis la ville était située plus au nord ; à gauche, on voit le tombeau de Faki Mahmoud, qui était alors, dit-on, au milieu des maisons. Il est évident que la ville n’est plus le moins du monde aujourd’hui ce qu’elle était au temps de la splendeur de l’empire du Sonrhay.
Comme je l’ai dit, Timbouctou est une ville ouverte, car les Foulani ont détruit les murs qui l’environnaient, au moment de leur entrée, en 1826 : une ceinture de huttes rondes existe sur une partie de sa circonférence. Ces paillotes sont habitées par des Nègres et, en les dépassant, on arrive dans les rues (tidjeraten) de la ville. Les maisons d’argile sont assez semblables à celle que j’habitais et dont j’ai parlé ; leur état d’entretien est fort bon.
Barth donne pour Timbouctou le chiffre de 950 maisons et de plusieurs centaines de paillotes, et estime à 13000 le nombre des habitants. Depuis, la ville ne doit pas s’être accrue de beaucoup, et pourtant, d’après la vie qui y régnait, je porterais plutôt ce nombre à environ 20000. Il est vrai qu’un grand nombre de Touareg et de Foulani étaient présents, tandis qu’il s’y trouvait peu de marchands étrangers venus du nord. Mon compagnon Hadj Ali prétend avoir lu que la ville possède 3500 maisons : il n’admet pas qu’il s’agisse là de l’ancien Timbouctou.
La partie sud, la plus large, est la plus peuplée. Le terrain sur lequel repose la ville n’est pas complètement plat, mais a une profonde dépression dans sa partie nord ; le quartier Baguindi qui s’y trouve est sans doute celui qui fut inondé en 1640 par la grande crue du Niger.
La ville est partagée en sept quartiers[11] : 1o Sanegoungou, la partie sud-est de la ville ; c’est en même temps la plus belle, habitée surtout par les négociants de Rhadamès ; 2o le quartier Youbou, avec la place du marché Youbou et une mosquée, à l’ouest du précédent quartier ; 3o au dernier se relie, vers l’ouest, le quartier Sanguereber (ou Djinguere), ainsi nommé d’après la grande mosquée de ce nom ; 4o au nord du quartier Sanegoungou est le quartier Sarakaïna ; c’est là que demeurait du temps de Barth le cheikh el-Bakay ; son fils Abadin y habite aussi, quand il vient à Timbouctou ; le kahia y vit de même, et j’y fus logé ; 5o au nord se trouve le quartier Youbou-Kaïna, avec le marché à la viande ; 6o le quartier Baguindi, dont j’ai parlé ; 7o le quartier Sankoré, que je traversai d’abord, forme la partie nord de la ville, qui passe pour la plus ancienne, habitée surtout par des Nègres du Sonrhay.
Les seuls bâtiments publics sont les mosquées. Caillé dit qu’il y en a sept ; Barth rapporte que de son temps il n’en existait que trois grandes : 1o la « Grande Mosquée », Djinguere-Ber, en arabe Djema el-Kebira, fondée en l’année 1327 par le roi du Mellé, Mansa Mouça ; 2o la mosquée de Sankoré, dans le quartier du même nom, « Ville des nobles, des blancs » ; cette mosquée, qui, dit-on, a été bâtie aux frais d’une femme riche, est divisée en cinq nefs et est longue de 120 pieds sur une largeur de 80 ; 3o la mosquée de Sidi-Yahia. Les autres mosquées portent les noms de Sidi-Hadj-Mouhammed, Msid Belal et Sidi-el-Bami. Depuis ce temps les négociants arrivant de Fez ou en général du Maroc, et surtout la famille des Rami, dont j’ai parlé, ont élevé une nouvelle grande mosquée, que d’ailleurs je n’ai pas vue.
Parmi ces mosquées, la « Grande », Djinguere-Ber, est un très beau monument. Ainsi que Barth le fait remarquer avec raison, ce bâtiment important n’a pas dû être construit sur l’extrême périphérie de la ville, là même où se trouvaient encore, il y a peu de temps, les murailles de l’ouest, mais évidemment vers le centre. Aujourd’hui il est complètement en dehors de Timbouctou, qui a dû avoir autrefois une étendue beaucoup grande vers l’ouest et le nord, et qui était alors au moins une fois plus considérable qu’aujourd’hui.
Naturellement, jamais un étranger n’a encore pénétré dans cette mosquée (probablement à l’exception de Caillé). C’est un bâtiment fort étendu, avec une cour très vaste où se trouve une grande tour de forme carrée, comme au Maroc : elle est bâtie non en briques, mais en argile, et va par suite en se rétrécissant un peu vers le haut, où elle se termine par une petite plate-forme carrée. D’ailleurs on ne peut, avec de pareils matériaux, élever des tours bien hautes. La partie principale de la mosquée renferme neuf vaisseaux de différentes grandeurs et d’architecture diverse ; la moitié occidentale, à trois nefs, est la plus ancienne et date probablement du temps de Mansa Mouça, le roi du Mellé, comme on peut le déduire d’une inscription à peine visible. La longueur du bâtiment est de 262 pieds et la largeur de 194.