Il n’y a plus rien à voir de l’ancien palais des rois du Sonrhay, ainsi que de la citadelle. Barth pense que le vieux palais royal Ma-dougou se trouvait à l’endroit où est aujourd’hui le marché à la viande, tandis que la citadelle a dû être construite plus tard dans le quartier de Sanegoungou.

Les nombreuses conquêtes de la ville par divers peuples ont fait beaucoup de ruines ; aujourd’hui Timbouctou est complètement ouverte, sans kasba, sans murs, et chacun peut y entrer à sa guise ; les habitants en sont réduits à une attitude toute passive et payent tribut tantôt aux Foulani, tantôt aux Touareg, selon que l’un de ces peuples est le plus fort.

Des écoles sont adjointes aux mosquées, et l’on y voit également des collections de manuscrits, parmi lesquels on trouverait peut-être encore des documents intéressants pour l’histoire du pays, quoique Barth en ait déjà rassemblé et publié la majeure partie.

Bien que Timbouctou ne soit plus un grand centre d’érudition, la population est instruite, c’est-à-dire que la majorité des habitants peuvent lire et écrire et savent par cœur une bonne partie du Coran, sur lequel ils sont aptes à discuter. Il y a quelques hommes qui ont une réputation d’érudition particulière ; l’un d’eux était notre hôte. Hadj Ali reçut de lui un traité sur des questions de droit, et promit de le faire imprimer au Caire ! Si j’en avais eu les moyens, j’aurais peut-être pu acquérir différents manuscrits ; mais, dans les circonstances où je me trouvais, il me fallait songer à continuer mon voyage et je ne pouvais me livrer à des dépenses de ce genre. Comme je l’ai dit, le jeune cheikh Abadin passe pour être particulièrement lettré.

La population de Timbouctou n’est pas homogène, et comprend les éléments les plus divers. Les Arabes marocains en constituent les meilleurs et les plus essentiels ; ils sont en grande partie de couleur foncée, par suite de mariages, continués pendant des siècles, avec des Négresses ; mais quelques-uns sont encore de teint aussi clair que les Maures de Fez et de Marrakech. Au contraire, les femmes blanches sont très rares, et, quand ce sont de vraies Mauresques, elles restent invisibles pour tout le monde. De nombreux descendants des anciens Nègres sonrhay vivent encore dans la ville, ainsi qu’une foule d’esclaves des parties les plus écartées du Soudan. Nègres Ouangaraoua (Mandingo), Assouanik-Foulbé, Touareg, gens du Bornou et du Sokoto, Arabes des tribus du Sahara occidental, d’Algérie, de Tunisie ou de Tripoli, Nègres des pays bambara, fouta : à l’arrivée des caravanes on y rencontre des gens de toutes ces provenances. Timbouctou n’est réellement qu’un grand marché, un point de réunion de négociants, qui y échangent les produits du nord contre ceux du sud. Elle n’appartient à aucune puissance, car on ne peut l’attribuer au Moassina, le grand État foulbé. C’est un entrepôt de marchandises ; Touareg et Foulani se disputent constamment le droit d’y prélever des impôts, sans gouverner la ville. Celle-ci est administrée par le kahia seulement, qu’on ne peut considérer que comme un maire. Aussi longtemps que durera cet état de choses, Timbouctou ne pourra prospérer.

Le manque de citadelle, de murailles et de garnison a pour résultat que la ville ne peut être considérée comme la puissante capitale d’un empire, et que sa population doit se soumettre au plus puissant du jour.

Quelques familles de Juifs espagnols ont depuis longtemps le droit de faire ici du commerce ; parmi les plus connues est celle du rabbin Mardochai, qui à différentes reprises y a acquis une fortune et l’a perdue chaque fois. En ce moment plusieurs familles juives de l’oued Noun ont acheté le droit d’habiter et de commercer à Timbouctou. Il va sans dire qu’elles sont complètement sous la dépendance du kahia et du cheikh Abadin, qui leur imposent des contributions à leur fantaisie et font étroitement surveiller leurs affaires.

Le commerce à Timbouctou. — Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, au point de vue commercial cette ville ne peut être considérée que comme un entrepôt : ce n’est point un lieu de production ou de fabrication, mais un intermédiaire qui permet l’échange ou la vente de certaines marchandises pour des pays déterminés. Oualata était et est encore une importante ville industrielle, et les jolis objets en cuir, remarquables par leur originalité, que l’on trouve à Timbouctou, ne sont fabriqués dans cette dernière ville que pour une très faible partie. Parmi ces objets, les biout, petites poches à tabac et à amadou, ont surtout une forme particulière : on les porte attachées au cou par un long cordon de cuir. Ces poches, composées de trois, quatre ou cinq petits sacs, sont souvent ornées de broderies du plus ravissant travail. Les sacs en cuir, fabriqués de toutes dimensions et en grandes masses, les étuis de fusils et les espèces de coussins en cuir que l’on remplit de sable et qui servent d’oreillers ou de coussins d’appui pour les bras, ont la même origine. Ce sont là des travaux tout particuliers, fabriqués avec un cuir de mouton ou de chèvre très bien tanné, et qui vient, en grande partie, des différentes villes du Moassina placées sur le Niger.

Quelques forgerons trouvent à vivre dans Timbouctou, en fabriquant ou en réparant des chaînes, etc., mais, là non plus, il ne peut être question d’industrie. Tout ce dont on a besoin vient du dehors, surtout du sud, et le maintien de la circulation entre Timbouctou et les localités industrielles du Sokoto, du Haoussa et du Moassina est de la plus grande importance pour la ville.

Les Touareg, surtout les femmes, fabriquent également des objets en cuir ; les grands et beaux chapeaux de paille, d’un travail solide, la poterie, les vêtements, etc., viennent presque tous du sud ; les pantoufles de cuir et les fusils, du Maroc. Comme ville industrielle, Timbouctou est donc sans aucune importance et, sous ce rapport, bien au-dessous des villes du Haoussa et du Sokoto.