Le Bulletin de la Société de Géographie de Marseille a publié il y a peu de temps une étude fort intéressante, avec des dessins à l’appui, de M. Édouard Heckel, au sujet de cette noix de kola, qui joue un si grand rôle au Soudan. La véritable noix de kola ou de gouro (il y a encore d’autres noms chez les différentes races nègres) est le fruit d’un bel arbre, haut de 10 à 12 mètres, le Sterculia (Cola) acuminata, qui, extérieurement, a un peu d’analogie avec notre châtaignier. Il pousse dans toute l’Afrique occidentale, de la latitude de Sierra Leone à l’embouchure du Congo ; vers l’intérieur, sa zone d’extension ne paraît pas dépasser de 150 à 200 milles anglais, en partant des côtes. Jusqu’ici on croyait cet arbre inconnu dans l’Afrique orientale, mais Schweinfurth cite également une Sterculia.

Il a été importé dans le centre et le nord de l’Amérique, et les Anglais l’ont beaucoup planté dans l’Inde. Il croît surtout facilement sous les climats côtiers chauds et humides, dans des pays élevés de moins de 200 à 300 mètres au-dessus de la mer ; à l’âge de dix ans il donne une récolte extrêmement riche, environ 120 livres anglaises, et, comme il fleurit deux fois par an, il arrive qu’il porte en même temps des fleurs et des fruits. Ces derniers consistent en une cosse orangée de 10 centimètres de diamètre, partagée en cinq ou six cellules, dont chacune contient de cinq à quinze noix de kola. On les enveloppe dans des feuilles, pour qu’elles ne se dessèchent pas trop vite, et elles peuvent alors être transportées au loin ; ces feuilles doivent être maintenues un peu humides. On les achète dans cet état en grandes masses, que l’on envoie dans l’intérieur du pays, jusqu’au Bornou, au Sokoto et à Timbouctou, et même de là dans le nord de l’Afrique. Cette partie du monde est le principal pays de consommation de ce fruit, mais en outre on en expédie, chaque année, des quantités importantes au Brésil, où les Nègres africains les achètent avec avidité ; c’est surtout par les ports de Porto Novo (Dahomey) et Ambrizette (au sud de l’embouchure du Congo) que les noix de kola sont exportées.

Sierra Leone est la place principale de ce commerce : on y achète les noix au poids ; 45 kilogrammes sont vendus de 50 à 150 francs, suivant la saison et la demande.

Au début de ce siècle elles étaient beaucoup plus chères et plus rares ; les chefs et les prêtres seuls pouvaient en manger. Les noix fraîches apportées de Sierra Leone à Gorée y ont déjà une valeur supérieure de 50 pour 100 : à l’intérieur et surtout dans les pays du Niger, leur prix s’élève très considérablement.

Cette noix rouge pâle et à saveur amère remplace dans ces pays le thé, le café et le cacao ; de même que ces aliments sont devenus un besoin pour d’autres peuples, de même l’habitude de mâcher des noix de kola est généralement répandue au Soudan. C’est un présent habituel quand on fait des visites ou quand on en reçoit, et une sorte de marque d’amitié, analogue à l’offre d’une prise de tabac chez nous. Quand on arrive dans un endroit, si les habitants se laissent entraîner à une conversation où des noix de kola sont offertes, on peut être relativement assuré de leurs bonnes dispositions. Chez les peuples de l’intérieur de l’Afrique, la noix de kola sert de symbole pour les traités, les mariages, les déclarations de guerre, l’administration de la justice.

A l’état sec, la noix est aussi mise en poudre et, vendue sous cette forme, mélangée avec différentes substances. Souvent la kola est simplement mâchée, comme le tabac chez nos matelots, sans être avalée. La kola a certainement, en raison de sa saveur amère, un effet utile sur l’économie ; la caféine et la théobromine qu’elle contient en font un excitant, et, après qu’on en a mâché, les mets les plus fades prennent un certain goût. Non seulement les indigènes, mais aussi beaucoup d’Européens vivant dans ces pays en consomment ; nous nous y étions tous habitués à Timbouctou. Pour des gens qui font de longs voyages dans des pays peu ou point peuplés, la noix de kola est fort précieuse, car elle rassasie, c’est-à-dire qu’elle rend moins pressant le sentiment de la faim. En outre, comme les Nègres le savent fort bien, elle constitue un bon remède contre la dysenterie et un aliment que l’estomac supporte toujours parfaitement. Enfin, la croyance aux effets aphrodisiaques de cette noix est également répandue chez les Mahométans et chez les Nègres.

A côté de la véritable kola il y a encore une « fausse kola » ou une kola amère, qui provient d’un autre arbre, la Garcinia Kola ; ce végétal se présente sur les mêmes points que la Sterculia, et ses fruits sont aussi en usage, quoiqu’ils ne renferment ni caféine ni théobromine. On se borne à les mâcher, mais on ne les mange jamais avec du lait, ainsi qu’on le fait pour les vraies noix de kola ; leur goût est analogue à celui du café vert et amer. On prétend qu’elles constituent un bon remède contre les refroidissements.

En tout cas, la noix de kola joue en Afrique un rôle tout à fait extraordinaire, et la valeur de ces fruits récoltés et vendus tous les ans est très importante.

Quoique cette noix soit en usage dans les pays des Noirs probablement depuis un temps immémorial, elle était jusque dans ces dernières années peu connue en Europe ; sa composition chimique toute particulière, ses effets ainsi que la faveur dont elle jouit, et qui en sont la conséquence, ont été tout récemment expliqués.

Longtemps on a désigné l’arbre qui la produit sous le nom de « café du Soudan » ; mais c’est une erreur. Le « café du Soudan » est le fruit de l’Inga biglobosa, légumineuse africaine dont la semence rôtie est employée en guise de café : autrefois on la croyait identique avec la kola.