A Timbouctou on se sert comme monnaie divisionnaire, je l’ai dit plusieurs fois, des coquilles de cauris, dont la valeur varie souvent, ainsi qu’il arrive d’ailleurs pour tous les articles commerciaux. La saison, la situation politique, les circonstances atmosphériques, et en général une foule de motifs déterminent le prix des marchandises, et le négociant qui vient du sud ou du nord ne peut jamais le fixer à l’avance.

Barth rapporte que 3000 cauris correspondent à 1 douro d’Espagne ; j’en reçus davantage à Timbouctou : d’ordinaire 4500 (une fois, par exception, 5000 d’un Juif) ; plus loin, la valeur monta jusqu’à 3000 par douro.

Sur le marché, et en général pour tout le petit commerce, on ne compte que par cauris, et même des objets plus importants, valant de 40000 à 50000 cauris, sont encore vendus de cette manière quelque peu embarrassante. Les coquillages sont, en effet, non pas pesés, mesurés ou enfilés dans des cordons, mais comptés un à un ; il est vrai que les gens du pays ont pour cela une grande habitude, et opèrent avec beaucoup de sûreté ; mais un pareil mode de payement n’est possible que dans des pays où l’on ignore le prix du temps.

En présence de l’importance colossale que les coquilles de cauris ont en Afrique, aussi bien comme monnaies que comme ornements, quelques renseignements sur leur origine et sur leur importation dans ces pays pourront utilement trouver place ici.

La coquille de cauri[12] (Cypræa moneta) forme déjà depuis longtemps l’objet du commerce européen et surtout des échanges des négociants anglais avec les Nègres de l’Afrique occidentale, et particulièrement avec ceux du pays de Lagos. Vers 1840, quelques marchands de Hambourg saisirent cette occasion et envoyèrent, à titre d’essai, de petits bâtiments à voile aux Maldives, l’endroit où l’on récolte surtout ces coquilles. On achetait alors les 100 livres de cauris des Maldives, à peu près de 45000 à 48000 coquilles, pour 8 à 9 dollars ; tandis que ceux de la côte de Zanzibar, de taille un peu plus grande (Cypræa annulus), se vendaient par 100 livres (18000 à 20000 coquilles) au prix peu élevé de trois quarts de dollar. On employait alors la plus forte espèce comme pierre à chaux.

L’armateur hambourgeois Hertz, qui commença à cette époque ce genre de commerce, vendit sur la côte occidentale d’Afrique le quintal de cauris des Maldives 18 dollars, et celui de Zanzibar de 8 à 9 dollars ; ces derniers cauris rapportaient donc un plus grand bénéfice. A la suite de ce premier envoi, les négociants de Hambourg se bornèrent au transport des coquilles de Zanzibar, quoiqu’elles fussent moins volontiers acceptées sur la côte occidentale. Au Soudan on les compte ; leur valeur tient donc à leur nombre, et une charge de petits cauris contient plus d’exemplaires que le même volume en coquilles de Zanzibar. Ce commerce prit un nouvel essor lorsqu’ils furent introduits dans le Bornou comme monnaie divisionnaire, et cela sur l’avis de Hadj Bechir, conseiller du cheikh Omar, connu par les récits de Barth. Jusque-là les bandes de cotonnades longues de trois à quatre mètres et larges de cinq à six centimètres avaient remplacé dans le Bornou la monnaie jadis en usage, le rotl, unité de poids de cuivre. Le cheikh Omar introduisit dans le pays comme monnaie officielle le douro d’Espagne et le thaler de Marie-Thérèse, qui y avaient déjà cours ; au contraire, les cauris servirent de monnaie divisionnaire. La fraction de thaler comptant 32 cauris fut nommée rotl, en souvenir de l’ancienne pièce de cuivre, et son cours fut réglé de temps en temps. Quand Nachtigal, auquel nous devons ces renseignements, était au Bornou, 1 thaler y valait à peu près de 120 à 130 rotl de 32 cauris, c’est-à-dire environ 4000 cauris. Cette valeur est à peu près celle de ces coquillages dans les pays que j’ai parcourus.

Au bout d’un certain temps, le transport des cauris sur la côte occidentale prit de telles proportions, qu’ils y perdirent toute valeur, et en 1859 la maison Hertz fermait sa factorerie de Zanzibar.

Depuis quelques années, la demande de ces coquillages est redevenue active ; les guerres fréquentes au Soudan et les destructions de localités qui en ont résulté, ainsi que la fragilité naturelle des cauris, ont fortement diminué la quantité des coquillages en circulation.

La zone d’extension de ceux employés comme monnaie s’étend du lac Tchad à l’est au pays des Mandingo à l’ouest, et de Timbouctou au nord jusqu’à l’embouchure du Niger au sud ; le royaume des Achantis était exclu de cette zone, au moins jusqu’à la dernière guerre avec l’Angleterre. C’est donc en général dans l’immense bassin du Niger, y compris le Bénoué, que cette monnaie est répandue ; au contraire, comme objet d’ornement, sa zone d’extension est beaucoup plus considérable, et une grande partie des peuplades nègres emploient ces coquillages de cette façon.

Dans le Kouka on prend toujours pour compter, d’après Nachtigal, quatre coquilles à la fois, de sorte qu’avec huit poignées le rotl est complet ; comme je l’ai dit, à Timbouctou on les compte cinq par cinq ; quelquefois aussi on emploie la méthode en usage plus au sud, notamment au Ségou, et que Mage décrit en détail, après le long séjour qu’il a fait dans ces contrées. Dans le Ségou, le Moassina et au nord jusqu’à Timbouctou, on fait du nombre 16 fois 5 coquilles une sorte d’unité, qu’on évalue non pas à 80, mais à 100. On obtient ainsi :