Vers dix heures du matin, la maison et la rue étaient pleines de gens qui voulaient prendre congé de nous, et, quand enfin nous sortîmes de la ville, des milliers d’hommes, sans exagération, nous accompagnèrent jusqu’en rase campagne. Hadj Ali fut presque étouffé ; chacun voulait baiser ses mains ou du moins ses vêtements, et l’on m’adressa aussi d’amicales paroles d’adieux. Le kahia et le plus grand lettré de Timbouctou prirent Hadj Ali sous leurs bras, le mirent au milieu d’eux, et marchèrent lentement, en murmurant des prières, par les rues de la ville ; le fils du kahia et Youssouf, commerçant tunisien, qui nous avait beaucoup fréquentés en nous montrant toutes sortes de complaisances, me placèrent entre eux, et nous suivîmes. Derrière nous venaient, sur les chameaux, Benitez, Kaddour et Farachi, ainsi que les trois conducteurs et une foule nombreuse, tous les hommes armés de plusieurs piques. Nulle part un mot hostile ou un visage haineux : tous montraient les dispositions les plus amicales, et nous n’entendîmes que des souhaits de bonheur pour notre entreprise. Je ne sais à quoi attribuer cette unanimité : est-il réellement survenu, depuis le voyage de Barth, une révolution dans les idées régnantes au sujet des Infidèles ? Ces gens-là croyaient-ils réellement que j’étais Mahométan, quoique je ne me fusse jamais fait voir dans une mosquée et que je n’eusse jamais prié devant eux ? En tout cas Hadj Ali a eu une grande part dans l’attitude amicale des habitants de Timbouctou, car il a su mettre à propos en lumière et utiliser sa parenté lointaine avec Abd el-Kader.

Nous étions sur le point de monter sur nos animaux, quand un grand mouvement se fit dans la population qui nous accompagnait : nous vîmes apparaître au loin une foule de cavaliers, montés sur des chevaux ou des chameaux de course : c’était le grand sultan des Touareg, eg-Fandagoumou, avec de nombreux hommes armés. A diverses reprises il nous avait invités à passer quelque temps dans son camp ; toute sa nombreuse famille, hommes, femmes et enfants, était venue chez moi, sans qu’il voulût y paraître lui-même. N’ayant pu dominer sa curiosité, il avait tenu à nous voir. C’était un homme vigoureux, maigre, nerveux, de taille moyenne, ayant cinquante ans à peine : je ne pus voir son visage, couvert du litham. Son langage était rude et impératif, son rire sonore et puissant.

L’escorte de ce cheikh paraissait extrêmement imposante et guerrière. Chaque chameau était monté de deux hommes, armés de piques, d’épées, de sabres, de poignards et de grands boucliers ronds ; celui assis par derrière portait tout un arsenal d’armes de réserve. Eg-Fandagoumou lui-même montait un cheval de petite taille, et portait une longue épée et un sabre court. Tous étaient enveloppés de tobas bleu foncé ; ils avaient le visage et la tête voilés, de sorte qu’on ne pouvait voir que leurs yeux. Cette visite passa généralement pour une marque de la haute estime que les farouches Touareg nous portaient.

Comme il faisait très chaud quand nous partîmes, je priai le kahia de me donner un des grands chapeaux de paille, très beaux et fort bien travaillés, dont on use dans le pays. Il envoya à la ville un de ses serviteurs, qui rapporta une petite ombrelle de dame, en soie rouge et de provenance européenne, comme nos grand’mères en portaient jadis. Le ciel seul sait comment cet article de toilette était venu s’échouer à Timbouctou, après avoir quitté des pays civilisés : probablement par l’intermédiaire de marchands d’Algérie ou de Tunisie. Je refusai cette ombrelle avec mille remerciements, et demandai encore une fois un chapeau de paille, qui me fut alors apporté. Un nouvel et cordial adieu suivit ; les Touareg disparurent ; les gens de Timbouctou se dispersèrent, et quelques-uns seulement nous accompagnèrent quelque temps, pour nous quitter à leur tour. Nous étions seuls et marchions vers le sud-ouest à travers des pays que jamais le pied d’un Européen n’avait foulés.

Je fus quelque peu étonné de ne pas voir le chérif el-Abadin le jour de notre départ : il ne s’était d’ailleurs présenté qu’une fois chez moi. Je crains qu’il n’ait été irrité de l’imposture qui me faisait passer pour un Mahométan : les Juifs de Timbouctou doivent lui avoir dit que je suis Allemand et Infidèle. Je ne sais jusqu’à quel point Hadj Ali a été mêlé à ces commérages.

Il était près de midi au moment de notre départ de la ville ; nous ne marchâmes qu’une heure dans la plaine sablonneuse, couverte de nombreux mimosas à gomme, de tamaris et de végétaux de toute nature ; puis nous nous arrêtâmes pour laisser passer la grande chaleur et attendre encore quelques hommes qui voulaient voyager avec nous. Nous marchâmes ensuite de quatre à neuf heures du soir, généralement vers l’ouest. Il faisait chaud, mais un vent du nord-ouest apportait un peu de fraîcheur. Le pays que nous traversions appartenait encore à l’Azaouad ; c’était une plaine ondulée, avec de nombreuses dunes basses, couvertes de végétation et pourvues d’une faune extrêmement riche en oiseaux et en insectes.

Des deux côtés de la route nous aperçûmes quelques douars d’Arabes nomades, sans les visiter. Nous passâmes la nuit comme d’ordinaire sous les tentes, et à cinq heures du matin chacun était de nouveau prêt à partir. La matinée était d’une fraîcheur très agréable ; mais le vent du nord-ouest cessa tandis que nous avancions très rapidement, presque tout droit vers l’ouest. A dix heures on fit halte et l’on dressa les tentes pour prendre du repos jusqu’à quatre heures. A ce moment nous repartîmes pour marcher jusqu’à minuit, avant de trouver un endroit avec de l’eau ; notre petite provision de Timbouctou avait été rapidement consommée.

Le terrain est absolument le même ; ici l’altitude de l’Azaouad est d’environ 230 à 240 mètres. Les acacias à gomme sont très fréquents, et leur résine est recueillie par les Arabes.

Le 19 juillet, à cinq heures du matin, nous continuions la marche, mais pour nous arrêter dès huit heures. Nous vîmes de loin les hauteurs qui limitent le cours du Niger ; on les nomme Tahakimet. La tribu des Kalansar, appelée également Djilet, habite sous des tentes ; ils ne sont pas Arabes purs, mais croisés de Touareg. La veille au soir nous n’avions pas trouvé d’eau, et l’un de mes hommes était allé remplir les outres dans un endroit appelé djebel Oum ech-Chrad : c’est une daya qui, en temps de crue, est en communication avec le Niger. Nous faisons halte toute la journée, puis marchons de six heures du soir jusque vers dix heures, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest, et à travers une région de dunes couverte de végétation. Le soir nous observons de nombreux éclairs dans le sud.

Mon état ne s’est pas encore amélioré ; hier j’ai eu un accès de fièvre, et j’en attends un autre pour demain soir.