Le 20 juillet notre marche recommence de six heures du matin jusqu’à dix heures. Hadj Ali est encore aujourd’hui de fâcheuse humeur : peut-être regrette-t-il d’être parti de Timbouctou, ou au moins d’avoir pris cette route ; il aurait de beaucoup préféré retourner par le désert et par Rhadamès. Vers trois heures un fort orage passe au-dessus de nous, sans éclater ; il ne tombe que quelques gouttes de pluie, accompagnées d’un vent violent.

Vers six heures nous repartons : c’est mon heure de fièvre. Ayant pris cet après-midi un gramme de quinine, je ne suis pas saisi de frissons ; au contraire j’éprouve à cette heure une violente transpiration ; mais il est impossible de nous arrêter et je suis forcé de voyager en cet état. Dès avant dix heures il faut faire halte, car un terrible orage commence, accompagné d’un ouragan violent. Nous parvenons avec peine à dresser les tentes, ce qui n’empêche pas tout ce qu’elles renferment d’être complètement traversé. Cette pluie n’est pas favorable à mon état, si agréable que soit la fraîcheur apportée par elle. Nous sommes forcés de creuser des rigoles autour des tentes pour empêcher l’eau d’y pénétrer. Celle qui tombe sur les parois en toile est recueillie dans des vases ; nous remplissons ainsi une outre avec cette eau pure, assez fraîche, mais absolument insipide. Un peu au sud de notre bivouac se jette dans le Niger une petite rivière nommée Benkour. Elle vient du pays de Ras el-Ma (Tête de l’Eau), qui est notre but de voyage le plus rapproché. Mes gens désignent le Niger sous le nom de el-Fehal.

Le 21 juillet nous restons au bivouac tout le jour jusqu’à quatre heures du soir, car les tentes, mouillées, seraient trop lourdes ; beaucoup des bagages, également traversés, durent être séchés. Notre alimentation dans cette marche par un pays inhabité est très simple : du riz et du couscous, sans pain ni viande ; aussi regrettons-nous amèrement le bon temps de Timbouctou. Mais nous espérons bientôt rencontrer des bergers et pouvoir en obtenir du lait frais. Il y a déjà des signes de leur apparition prochaine : le sol devient plus argileux, et, au lieu d’être couvert de végétaux ligneux, il porte de l’herbe et des fourrages succulents pour les moutons et les chèvres. Nous marchons droit vers l’ouest, jusqu’à dix heures du soir environ ; mes gens vont encore chercher de l’eau fraîche à la petite rivière Benkour.

A partir du point où nous sommes, on désigne le pays non plus sous le nom d’Azaouad, mais sous celui de Ras el-Ma ; c’est une zone fertile, habitée par de nombreuses familles arabes.

Le matin suivant, nous partons à six heures, et vers dix heures nous atteignons les premières tentes des nomades. Ce sont les deux tribus des Tourmos et des Ouasra, qui ont ici leurs lieux de pâture. La chaleur nous force à faire halte jusque vers quatre heures, et après une marche d’une heure nous arrivons aux tentes principales, où le cheikh des Tourmos s’est fixé. On y est déjà instruit de notre arrivée par nos conducteurs de chameaux, qui appartiennent à cette tribu. Naturellement mon séjour à Timbouctou avait été très vite connu aux environs ; les nombreuses personnes qui vont et viennent chaque jour portent les nouvelles dans toutes les directions.

Nous sommes reçus chez les Tourmos de la façon la plus gracieuse, et même la plus solennelle. On tire des salves de coups de fusil ; les femmes et les enfants chantent des hymnes de bienvenue en notre honneur : bref, c’est une réception très agréable que nous réservaient ces simples nomades, qui s’inquiètent fort peu de fanatisme politique ou religieux et accueillent tout étranger avec une hospitalité amicale.

Les Tourmos sont des Arabes purs, cependant de couleur foncée, qui ont en général des métisses pour femmes. Ils habitent de petites tentes en cuir, faites de peaux de bœuf tannées et cousues ensemble ; leur seule occupation consiste à faire paître de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres. Aussitôt qu’un endroit n’est plus assez pourvu de fourrage, ils transportent leurs tentes dans un autre. Leurs troupeaux étant naturellement toujours en plein air, ces animaux, par suite du manque de soins suffisants, ne sont pas de très belle race. Les Tourmos vivent entièrement de leurs produits ; ils en tirent directement la viande, le lait et le beurre, et échangent à Timbouctou contre des moutons vivants la farine d’orge et le peu de vêtements indispensables ; ils fabriquent aussi une sorte de fromage blanc, gluant, extrêmement difficile à digérer. Ils n’ont ni pain ni farine de froment, mais mangent la farine d’orge grossière sous forme de el-azéida, pâte de farine faite avec de l’eau et un peu de beurre et pétrie en boulettes ; elle se conserve très longtemps. C’est ce genre de pâte qui sert ordinairement de nourriture aux Arabes pendant leurs voyages au désert ; lors de mon départ de Tendouf pour Araouan, j’avais remarqué que mes gens s’étaient confectionné la veille plusieurs petits sacs pleins de cette azeïda, mais je n’ai pu m’y accoutumer : j’ai préféré le riz, si sec qu’il soit, ou le couscous.

Le cheikh des Tourmos, es-Sadirk, chercha à rendre notre séjour aussi agréable que possible, et surtout à nous pourvoir de nourriture. Le soir de notre arrivée il nous envoya deux moutons vivants ; le matin suivant, deux autres, déjà tués et rôtis ; dans la soirée apparurent de nouveau deux moutons vivants et une masse de viande de mouton cuite. Cette dernière était très bonne ; dans ces pays il faut la préférer à la viande de bœuf. En même temps nous recevions de tous côtés une quantité de lait frais de mouton et de chèvre, qui était tout à fait excellent et qui nous fut fort agréable après notre longue consommation d’eau détestable. Je me sentais déjà beaucoup mieux.

Le 24 juillet, dans l’après-midi, le cheikh d’une tribu voisine, qui porte le nom d’Iguila, vint nous voir. C’est une nombreuse tribu, de 2000 tentes, fortement mêlée de sang targui : on le voyait aussi au costume de ces nomades, car leur cheikh portait le litham. Les visites continuèrent le jour suivant ; chacun apportait quelque chose, moutons, chèvres ou lait : de sorte que nous aurions vite réuni tout un troupeau.

La veille, l’orage avait déjà menacé, mais il ne plut pas ; au contraire, le lendemain, une pluie accompagnée de coups de vent commença à tomber et nous rafraîchit beaucoup ; le thermomètre descendit de 36 degrés à 26 degrés centigrades à l’ombre.