Les journées passées dans ce douar, chez ces pacifiques bergers, m’ont extraordinairement plu. Involontairement je me souvenais des histoires bibliques entendues dès ma première enfance, et dans lesquelles les nomades et leurs troupeaux jouent un si grand rôle. En Orient la population des campagnes vit depuis des milliers d’années, comme ces Arabes ; tous les événements de l’histoire du monde ont passé, sans laisser de traces, sur ces peuples de pasteurs, qui ne souhaitent rien que de l’herbe savoureuse et abondante pour leurs troupeaux et de la sécurité contre les pillards. Ces gens simples n’ont pas d’autres désirs ni d’autres besoins.

Malgré leurs pacifiques occupations de bergers, ces Arabes sont pourtant braves et belliqueux quand il s’agit de défendre leurs biens ; ils savent alors employer leurs sabres, leurs piques et leurs fusils à pierre, s’il plaît au sauvage Targui ou au pillard Ouled el-Alouch de pénétrer dans leurs terres de pâtures et de voler leurs troupeaux.

Le 25 juillet nous quittâmes nos amis les Tourmos, après avoir pris d’eux un congé solennel. Le voyage à Bassikounnou, notre but le plus proche, devait durer six jours ; afin que nous ayons de la viande fraîche, le cheikh nous donna six moutons, qui étaient cependant assez embarrassants à transporter ; ils furent liés ensemble et poussés en avant par un homme. En tout cas, c’était un beau présent ; mais je n’avais à peu près rien à remettre en échange. Je finis par donner au cheikh deux douros d’Espagne, afin qu’il fît faire quelques bijoux d’argent pour ses femmes.

Vers huit heures nous partons, mais nous nous arrêtons dès onze heures auprès de quelques tentes ; il faisait très chaud, et il demeurait là également un parent du cheikh, qui voulut aussi nous donner deux moutons. Au début nous avions encore marché vers l’ouest, mais pour incliner ensuite vers le sud. Vers quatre heures nous faisons halte dans un autre douar des Tourmos. Nous y passâmes toute la nuit, car nous devions aller chercher au loin dans la rivière l’eau dont nous voulions nous approvisionner. Celle que nous avions eue les derniers jours était la pire que l’on pût imaginer ; presque répugnante, épaisse, remplie de boue jaune, d’une odeur fétide, elle restait trouble, même après des filtrages fréquents, et avait un goût écœurant. Elle provenait de mares laissées par les inondations du Niger, et qui se dessèchent lentement.

Vers le soir, de lourds nuages orageux s’amassèrent de nouveau, mais la pluie ne tomba point ; le matin suivant, régnait un violent ouragan.

Le sol est partout le même ; une plaine faiblement ondulée, couverte de plantes fourragères, parmi lesquelles quelques mimosas ; c’est toujours la zone qui forme la transition du Sahara au Soudan tropical. L’altitude est la même également, 230 mètres en moyenne. Le manque d’eau courante est caractéristique pour cette région ; il n’y en a point sous ces latitudes dans les pays à l’ouest du Niger : ils ne contiennent que des dayas, étangs permanents, dont le niveau est élevé en temps de pluie, mais qui ne renferment qu’un peu d’eau, fort mauvaise, pendant la sécheresse.

Le 27 juillet, à sept heures du matin, nous partons pour marcher presque droit au sud ; mais il faut nous arrêter au bout d’une heure et demie, parce qu’un chameau ne peut aller plus loin. Mes conducteurs en font l’échange chez quelques Tourmos du voisinage. Nous continuons la marche à trois heures, toujours vers le sud, jusqu’au coucher du soleil et par des contrées d’excellents pâturages. Vers sept heures du soir commence un orage terrible, accompagné d’un ouragan comme je n’en avais vu qu’une fois pendant mon voyage, dans les montagnes du pays d’Andjira, au Maroc septentrional : un peu de pluie tomba également. L’ouragan ne se calma que vers le matin ; il venait du nord-ouest. C’est un fait digne de remarque que ces vents pénètrent avec une telle violence si loin dans l’intérieur de l’Afrique.

Le matin suivant, à quatre heures, nous continuons la marche, pour nous arrêter à dix heures. Il y a dans le voisinage une rivière, petit bras latéral du Niger ; j’y envoie encore des hommes pour puiser de l’eau courante, préférable toujours à celle des dayas. Des points élevés du terrain je puis voir nettement ce petit affluent ; l’endroit où mes hommes vont puiser de l’eau se nomme Tichtéit-Embeba. De quatre heures à sept heures et demie du soir nous continuons vers le sud-est ; puis nous dressons nos tentes au bord d’une petite daya qui porte le nom de daya el-Ghiran. Pendant la nuit nous ne pouvons laisser paître nos animaux, que nous attachons, car il y doit avoir ici beaucoup de lions et d’autres animaux carnassiers. Jusqu’ici nous n’avions rien remarqué à cet égard, mais Ras el-Ma, dont nous approchons, est très riche en ce genre d’animaux. Mes compagnons ont du reste une grande frayeur des lions ; ils allument des feux pendant la nuit et veillent. Les ânes surtout sont, dit-on, en danger, car les lions les attaquent de préférence, et mon brave petit grison, qui marche si bien, doit être gardé avec soin. Ici également le terrain est couvert de bons pâturages, mais nous ne rencontrons aucun troupeau ; les Tourmos paraissent ne pas aller aussi loin vers le sud à cette époque de l’année.

Le 29 juillet nous partons à cinq heures pour marcher vers le sud-ouest jusqu’à neuf heures ; mais il faut alors nous arrêter pour laisser paître les chameaux, qui jeûnent depuis le soir précédent. A notre gauche nous voyons encore de grandes surfaces liquides, le véritable Ras el-Ma. Ce sont de vastes étangs, constamment pourvus d’eau et qui ont vers le nord-est un émissaire, le Benkour : ce dernier se réunit, comme je l’ai dit, au Niger, ou, plus justement, constitue un bras du grand fleuve s’avançant fort avant dans le pays, ainsi qu’il y en a beaucoup.

A quatre heures nous reprenons la marche, pour nous arrêter à sept heures à un endroit nommé Foulania, car le ciel s’est fortement couvert et un orage menace. A peine avons-nous dressé les tentes, qu’il éclate avec des torrents d’eau ; le calme revient un instant ; puis commence un ouragan de sable extrêmement violent, qui se termine par une forte et très longue averse.