Nous partons à six heures du matin pour marcher, comme auparavant, vers le sud-ouest. Nous dépassons un puits, le Bir Bousriba, qui a 40 mètres de profondeur, dit-on, mais renferme de mauvaise eau salée : aussi sommes-nous heureux de recourir à l’eau de pluie que nous avons recueillie. Non loin de là est un autre puits, le Bir Touil.

Nous avions dressé les tentes, et nous étions, vers trois heures, en train de les abattre, quand tout à coup mes conducteurs accourent, émus au plus haut point, en s’écriant : « Oulad el-Alouch ! » Nous nous précipitons aussitôt hors de la tente et nous voyons une bande d’une vingtaine d’hommes, en partie montés, s’emparant déjà de nos chameaux, qui se débattent, et les emmenant avec eux. Alors commencent des cris formidables ; les voleurs (ils font partie de la fameuse tribu des el-Alouch) sont armés de fusils à pierre ; ils se préparent à une attaque et cherchent un couvert derrière des buissons pour tirer sur nous. Pendant ce temps mes Tourmos, les conducteurs de chameaux, ont commencé un furieux combat en paroles avec les chefs de la bande ; je n’y comprends qu’une chose : les Berabich (c’est-à-dire les Tourmos) n’ont pas le droit de traverser ce pays ; les Oulad el-Alouch seuls peuvent l’accorder. Nous nous sommes cependant mis sur la défensive, tout en voyant que c’est fort inutile. Nous couvrons de nos revolvers l’accès des tentes, car quelques hommes de la bande se faufilent constamment dans leur voisinage pour nous voler. Les discussions deviennent toujours plus violentes, et il semble que les choses vont tout à fait se gâter. Les Tourmos réclament leurs chameaux, et les Alouch déclarent qu’ils les conserveront et nous tueront tous. Dans l’intervalle, de nouveaux Alouch sont arrivés, et, parmi eux, le cheikh Boubaker ; mais son apparition semble avoir pour unique résultat d’exciter encore les pillards et de leur faire tenter une attaque. A diverses reprises nous nous préparons à tirer : je songe toujours à l’impossibilité de nous défendre contre une aussi grande supériorité de forces, même si nous mettons quelques hommes hors de combat. Aussi je cherche à détourner mes gens de faire feu.

Hadj Ali commença alors avec le cheikh un long débat, extrêmement animé. Tous deux s’avancèrent un peu, et Hadj Ali tint à l’Ouled el-Alouch un discours d’une violence passionnée qui répondait à la situation. Il fit savoir au cheikh ennemi qui nous étions ; lui-même était chérif et membre de la famille du grand Abd el-Kader, et il en appela au Coran pour lui montrer combien les Alouch étaient de mauvais Musulmans. Hadj Ali dit également l’accueil amical que nous avions reçu à Timbouctou et annonça que, s’il arrivait malheur à l’un de nous, on nous vengerait sûrement. La discussion dure longtemps ; tantôt il semble que les Alouch vont céder, tantôt au contraire on dirait que toutes les négociations sont rompues et que le revolver va intervenir. Tandis que Hadj Ali mène ces débats, Benitez, Kaddour et moi, nous avons assez à faire pour tenir loin des tentes les indiscrets. Quelques-uns en approchent, et, quand nous les renvoyons, ils demandent à boire. Le cheikh Boubaker se fait, lui aussi, apporter de l’eau, que lui tendait le petit Farachi de Marrakech.

Après bien des ruptures de négociations, des insultes et des malédictions de chaque côté, cette triste affaire parut incliner vers une solution favorable. Le cheikh Boubaker et un de ses parents s’écartèrent avec mes Tourmos, pour traiter ensemble ; les avides Alouch, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de Nègres, furent invités à arrêter provisoirement leurs attaques, ce qu’ils firent de mauvais gré.

Nous étions tous d’accord sur ce point : c’est que nos coups de feu n’auraient servi absolument à rien, sinon à nous faire assassiner ; nous ne pouvions nous sauver que par la douceur, et Hadj Ali avait pris la bonne voie en portant la discussion sur le terrain religieux. Un seul coup de feu irréfléchi de notre part eût coûté la vie à toute l’expédition : c’était ma conviction. La discussion du cheikh Boubaker avec les Tourmos devint encore orageuse, et parut même devoir être interrompue ; mais ils finirent par s’entendre. Le cheikh Boubaker et son cousin vinrent nous trouver dans notre tente, pour se mettre, s’il était possible, d’accord avec nous. La première de toutes les conditions que nous posâmes fut naturellement qu’on nous rendît aussitôt les chameaux, car sans eux nous n’aurions pu rien faire. Restait à savoir ce que nous devions payer. Le cheikh Boubaker chercha dans notre mince bagage ce qui lui plaisait ; nous niâmes naturellement avec énergie toute possession d’or ou d’argent monnayé ; il finit donc par prendre quelques pièces de cotonnade bleue, un morceau d’étoffe blanche pour turban, une toba brodée, une couverture de voyage européenne, ainsi que divers petits objets, et s’en alla ensuite trouver sa bande pour lui montrer son butin. Nous vîmes très bien que la majorité de ses hommes n’en était pas satisfaite, et que de violentes discussions commençaient parmi eux. Dans un pillage général, chacun aurait pu recevoir quelque chose, tandis que de cette façon le cheikh seul tirait un certain profit de notre surprise. Cela excitant la mauvaise humeur des autres, on nous rapporta les objets pris par le cheikh. Encore une fois il semblait que l’affaire ne se passerait pas sans effusion de sang. Nous appelâmes de nouveau Boubaker près de nous et lui promîmes un présent supplémentaire, à lui spécialement destiné, s’il nous laissait tranquillement suivre notre route, et s’il rendait les chameaux. Il se trouva encore d’autres objets qui lui plurent et qu’il demanda ; après les avoir reçus, il donna ordre qu’on nous ramenât les chameaux, qui pendant cette scène avaient été conduits au loin : ce qui fut exécuté enfin, malgré le mécontentement évident des autres Alouch. Le cheikh demeura chez nous un certain temps et nous expliqua comment il était venu tomber sur nous avec sa bande. Les Tourmos que j’avais engagés à Timbouctou comme conducteurs de chameaux ne s’étaient déclarés prêts à partir qu’autant que le terrain à parcourir serait libre des Oulad el-Alouch : des nouvelles ayant annoncé qu’ils s’étaient retirés au loin vers l’ouest, nous entreprîmes notre voyage. Le jour qui précéda l’attaque, nous avions rencontré au milieu de cette solitude un homme seul, qui échangea quelques mots avec nous ; il avait vu plus tard la bande des Alouch et leur avait dit qu’un Chrétien était en route pour Bassikounnou avec de grands trésors. Là-dessus le cheikh Boubaker se mit aussitôt en campagne avec sa bande, pour nous surprendre, ce qui lui réussit. Les Tourmos étaient surtout fâchés qu’on leur eût donné de si mauvais renseignements ; ils déclaraient qu’ils n’auraient jamais eu la pensée de venir ici, s’ils avaient soupçonné que les Alouch pussent être dans le voisinage. Le cheikh Boubaker nous dit alors que les Alouch avaient en effet l’habitude de se tenir pendant cette saison dans les pâturages situés plus loin vers l’ouest ; il n’était venu dans ce pays que par un simple hasard, qui lui avait également fait recevoir d’un passant des renseignements sur nous.

Quand l’affaire eut été arrangée, on nous rendit les chameaux, et les Alouch repartirent, peu contents de leurs succès. Nous demandâmes au cheikh Boubaker et à son neveu de nous accompagner jusqu’à Bassikounnou, en échange des présents qu’il avait reçus. Je ne croyais pas en effet invraisemblable qu’il existât encore des bandes de même nature que la sienne, et je désirais éviter de retomber dans un danger semblable. Le cheikh Boubaker, après quelques débats, se déclara tout prêt à me servir d’escorte ; il me fallut encore faire un petit présent à ces deux brigands, mais j’avais au moins la perspective d’atteindre mon but sans danger.

Toute l’affaire avait été fort désagréable et nous avait mis en grand émoi ; elle parut surtout avoir exercé sur Benitez une impression profonde. Aussitôt que nous eûmes réussi à nous faire rendre les chameaux, Hadj Ali déclara qu’il fallait immédiatement revenir à Timbouctou ; je m’étais déjà habitué à cette idée, quoiqu’elle me sourît fort peu, quand nous eûmes la pensée d’engager nos voleurs même comme guides et comme escorte. Hadj Ali s’y rallia aussi.

Au moment de cette surprise, j’avais eu une autre idée, qui me remplit d’effroi. Je ne croyais pas que l’on dût nous tuer, si nous n’opposions aucune résistance ; mais je craignais un pillage complet, ainsi que la perte de mon journal de marche et de mes cartes, qui en aurait été la conséquence. Nous aurions pu finalement nous retirer jusqu’aux premières tentes des nomades, sans bagages et sans chameaux ; privé ainsi de toute ressource, je serais tombé momentanément dans une situation terrible. J’aurais accepté tout cela, mais non la perte de mes notes. Je fus donc extrêmement heureux de nous en voir quittes à si bon compte ; Hadj Ali s’est certainement comporté très adroitement dans cette circonstance et nous a rendu de grands services.

Quand la masse principale des Alouch se fut éloignée, nous refîmes notre paquetage et rechargeâmes nos chameaux. Les Tourmos, qui craignaient fort la perte de leurs animaux, étaient encore très méfiants et ne continuaient évidemment la marche qu’avec regret. Nous partions vers sept heures, pour marcher jusqu’à minuit, d’abord tout droit vers le sud, puis au sud-ouest. Notre nuit se passa sans sommeil, et nous reposâmes sans dresser les tentes.

Le 4 août nous marchâmes du matin jusqu’à midi ; notre escorte se trouvait tantôt un peu en avant, tantôt un peu sur les flancs, pour mettre au courant de notre passage les Oulad el-Alouch qui auraient pu se trouver là. En effet, de petites troupes de cette tribu étaient dans les environs pour y chasser. Nous entendîmes à diverses reprises des aboiements de chiens, mais sans voir les chasseurs. Notre défiance envers Boubaker disparaît peu à peu ; nous voyons qu’il prend réellement soin de nous éviter de nouvelles attaques et qu’il est prêt à aller avec nous jusqu’à Bassikounnou.