Vers midi nous faisons halte jusqu’à trois heures dans une contrée couverte d’arbres et de buissons ; nous continuons la marche et atteignons, vers cinq heures, une grande colonie d’Oulad el-Alouch, dont les Tourmos ne paraissaient même pas soupçonner l’existence. Comme nous étions en compagnie du cheikh Boubaker, il ne nous arriva rien de fâcheux ; nous fûmes seulement importunés par une curiosité fort tenace. Boubaker fut, quant à lui, reçu avec de grands cris de joie, car sa venue était tout à fait inattendue. Après une courte halte nous continuâmes la marche. J’insistai le plus possible dans ce sens, car, la conduite de ces Oulad el-Alouch me déplaisant, je désirais me débarrasser d’eux le plus tôt possible. Dans tout le pays ils ont la réputation de voleurs de grands chemins et sont partout redoutés ; si nous avions soupçonné que nous les rencontrerions, je me serais fait donner à Timbouctou une lettre de recommandation pour un des cheikhs ou pour le chérif de la tribu ; ce dernier, homme fort considéré, habite d’ordinaire la petite ville de Nana, à trois ou quatre journées de marche à l’ouest de Bassikounnou, au milieu du pays d’el-Hodh.

De ce douar des Alouch jusqu’à Bassikounnou nous eûmes encore une marche d’une heure et demie, et vers le coucher du soleil nous arrivions dans la ville.

Déjà la veille la constitution du sol a pris un autre caractère, et aujourd’hui cette modification apparaît encore plus tranchée. Au lieu du terrain argilo-sablonneux je remarque tout à coup de petites pierres, des fragments de quartzite, répandus par places ; une brèche de quartzite ferrugineuse, qui s’est décomposée en gravier, couvre le sol et lui donne une grande solidité. Nous rencontrons également des grains et des rognons de minerai de fer, polis comme des fèves : c’est ce qu’on nomme la « latérite », formation qui couvre la surface du sol sur des espaces immenses dans l’Afrique, l’Asie et l’Amérique équatoriales. La latérite est une argile sablonneuse très ferrugineuse où sont disséminés de gros rognons de minerai de fer. Quand ils arrivent à la surface du sol, ils se décomposent facilement en grains de diamètres variant entre celui d’un haricot et celui d’une noix, à surface polie, et qui couvrent le sol en grandes masses, réparties çà et là. C’est une formation qui a la même composition dans les trois parties du monde et ne se montre que dans les pays tropicaux : son apparition caractérise en quelque sorte la frontière nord de la région des tropiques, qui est donc assez nettement déterminée près de Bassikounnou, au point où nous nous trouvions. On peut dire que le désert s’étend jusqu’au début de la forêt de mimosas d’el-Azaouad, au sud d’Araouan ; puis vient, comme zone de transition, le plateau plus ou moins sablonneux, mais pourtant riche en végétation, qu’on désigne sous le nom d’el-Hodh, à l’ouest de notre route, et où se trouvent de nombreuses villes arabes ; enfin commence le Soudan tropical, caractérisé extérieurement par l’apparition de la latérite. Mais ce n’est pas d’ailleurs uniquement ce minéral qui donne au paysage un autre caractère : la flore, en relation intime, il est vrai, avec la contexture du sol, devient également tout autre, plus riche et plus vigoureuse. Le pays est couvert d’une forêt assez dense, et peu avant Bassikounnou nous entrons dans une grande clairière, qui paraît avoir été pratiquée artificiellement par le déboisement, car elle est entourée de bois épais. Nous y voyons enfin les premiers champs de sorgho et de maïs, et surtout de la première plante, qui atteint une hauteur gigantesque et possède une grande vigueur ; çà et là s’élèvent aussi quelques cannes à sucre, tandis que le sol porte des courges, des melons et des plantes en forme de concombres.

Il y avait longtemps déjà que nous n’avions vu de champs ; les derniers étaient les terres plantées d’orge du cheikh Ali dans le lit de l’oued Draa. Aux environs de Timbouctou il y en a également ; mais, comme ils sont situés à une certaine distance de la ville, je n’avais pu les voir. Nous saluâmes joyeusement un vieux Nègre qui s’occupait activement de son champ de sorgho et regardait avec étonnement des étrangers arrivant dans la ville écartée de Bassikounnou.

Après notre entrée on nous indiqua une petite maison du quartier nègre. C’était un bâtiment renfermant une cour, d’où des portes étroites conduisaient dans de petites pièces basses, servant en même temps au logement des animaux. Aussi nous préférâmes dresser les tentes dans la cour, où nous devions nous trouver beaucoup mieux que dans ces pièces sombres et malpropres. Un vieux Nègre nous reçut, en sa qualité de remplaçant du cheikh, mort depuis peu. Sa réception, sans être hostile, ne fut pas très amicale : il n’y eut pas de présents d’hospitalité, et nous dûmes à nos conducteurs de chameaux, les Tourmos, de pouvoir ajouter un peu de lait à notre couscous, qui sans eux eût été bien sec. Ils ne demeurèrent que peu de temps dans la ville, pour abreuver leurs chameaux et, après nous avoir dit adieu vers minuit, ils quittèrent Bassikounnou pour atteindre, aussitôt que possible, les douars de leur tribu, à Ras el-Ma. Ils donnèrent comme raison de leur hâte que, les chameaux étant trop rongés par les insectes dans ces contrées, ils étaient forcés de regagner au plus vite la région du nord : pendant les derniers jours, ces animaux avaient en effet beaucoup souffert de piqûres, et ils s’agitaient constamment en marchant. Mais la raison principale des Tourmos était autre. Ils se méfiaient des Oulad el-Alouch et craignaient qu’on ne leur volât leurs chameaux. Aussi se proposaient-ils de retourner par un chemin plus à l’est, afin de ne pas rencontrer de ces gens sur leur passage ; ils voulaient ne marcher que la nuit et se tenir cachés le jour. Comme leurs chameaux n’avaient plus rien à porter, ils auront sans doute atteint très vite leurs compatriotes, si les Alouch ne leur ont pas créé de difficultés. Ces Tourmos étaient irrités au plus haut point de la surprise dont nous avions été victimes, et ils juraient qu’ils s’occuperaient à Timbouctou de faire punir les Alouch. J’avoue que je serais fort heureux s’ils avaient pu y réussir, et j’espère qu’ils ont atteint sans danger leurs villages. C’étaient des gens tranquilles ; ils n’avaient pas exigé de nous une rémunération trop forte, n’étaient pas importuns et avaient défendu leur propriété, ainsi que nous, de la façon la plus énergique.

Bassikounnou est dans une grande plaine déboisée, à environ 270 mètres au-dessus de la mer et entourée de champs de sorgho fort étendus. Il y a ici deux sortes de cet important végétal ; le Sorghum vulgare, blé de Nègre ou millet de Nègre, dont les semences sont réduites en farine, qui est mangée sous forme de couscous ; on cuit très rarement du pain. Le couscous de sorgho est bien moins bon que celui de froment ; son goût est presque désagréable, et il faut quelque temps avant de s’y habituer ; mais le sorgho est la seule plante du Soudan occidental tout entier qui donne un peu de farine. Ses feuilles sont mangées avec une grande avidité par le bétail, bœufs, chevaux et ânes. Le petit âne que j’avais emmené de Timbouctou ne pouvait s’en détacher quand nous marchions à travers champs, et il arrachait une feuille après l’autre, grand régal pour lui au lieu du fourrage monotone qu’il avait mangé jusque-là. En même temps que ce millet, et même sous forme de plantes disséminées au milieu de lui, se présentait aussi le Sorghum saccharatum, la canne à sucre africaine. Les champs sont fort étendus autour de Bassikounnou ; au temps de la maturité, qui commençait alors que nous arrivions dans ces contrées, on y place des gardiens, généralement sur de hauts échafaudages : ils font un grand bruit avec des bâtons et des crécelles, pour chasser les oiseaux qui viennent souvent se jeter sur les champs en vols énormes.

La culture est la principale occupation des habitants ; à leurs yeux l’élevage est secondaire, quoiqu’ils aient des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres. C’est une population sédentaire et pour laquelle une bonne récolte est le principal. Tout ce qui lui en reste, c’est-à-dire ce qui n’est pas nécessaire à sa consommation, est vendu aux Arabes du Hodh. Le sorgho atteint une grande hauteur, et un cavalier monté peut disparaître entièrement dans un champ épais. La culture se fait d’une façon très primitive ; les hautes tiges de chaume sont arrachées, et le grain semé très serré. Le sol est extrêmement fertile et récompense toujours largement ce mince travail auquel se livrent hommes et femmes.

L’agriculture est uniquement pratiquée par la population noire, du reste mahométane, qui habite un quartier séparé de la ville. Les Arabes, peu nombreux, vivent ensemble et s’occupent surtout du commerce de gomme, de grains, d’étoffes, etc.

Bassikounnou est entouré d’une sorte de mur percé d’un seul passage : la ville est laide, malpropre ; ses rues, étroites, sont fort irrégulières. Pour les constructions on emploie uniquement l’argile battue ; les murs de derrière, surélevés, des maisons placées sur la périphérie forment en même temps les murs de la ville, de sorte qu’il n’y a pas de véritable fortification. Les habitations, peut-être au nombre de 200, sont tout près les unes des autres ; il y a une petite mosquée, mais sans tour.

En dehors de la ville se trouvent un certain nombre de douars des Oulad el-Alouch, dans l’un desquels Boubaker ainsi que son compagnon passèrent la nuit. Auprès de ces tentes est une montagne, ou du moins une grande colline, formée par les décombres et les immondices apportés de la ville ; il s’y trouve aussi des animaux morts, etc., de sorte que pendant les chaleurs l’atmosphère y est suffocante. Non loin de là est un puits très profond, rarement utilisé, car les habitants aiment trop leurs aises pour en tirer de l’eau ; ils préfèrent en puiser dans une petite daya du voisinage, remplie d’eau trouble et d’un goût désagréable.