Tout d’abord les habitants étaient assez importuns, mais, quand nous eûmes parlé à quelques Arabes, on nous laissa en paix ; leurs femmes, peu nombreuses ici, car les Négresses dominent, étaient très peu timides et fort indiscrètes ; elles s’écriaient dans les rues qu’un Chrétien était dans la ville. Cela n’émouvait pas le moins du monde cette indifférente population noire ; il est vrai qu’elle est mahométane, mais très tiède : elle réduit autant que possible les cérémonies religieuses. Le 8 août, commença le grand mois de jeûne du Rhamadan, dont nous vîmes les débuts ; les Nègres s’inquiétaient très peu du Kerim[13], et Hadj Ali finit par s’en désintéresser aussi : d’ailleurs, en voyage, la stricte observation du Rhamadan n’est pas exigée. Les Arabes présents étaient trop à leurs petites affaires commerciales pour s’occuper de nous, de sorte que presque toujours nous n’avions de rapports qu’avec le vieux Nègre qui nous avait désigné la maison.
La langue arabe est généralement parlée ici, et les Nègres paraissent ne plus avoir de dialecte particulier ; mais les Arabes sachant écrire sont sans doute peu nombreux. Il ne semble pas y avoir de chef ou de fonctionnaire quelconque. En ce moment la ville n’appartient à personne, et notre visiteur acharné, le vieux Nègre, est pour la population noire une sorte de cheikh, mais sans la moindre influence. Du reste, j’appris plus tard que le cheikh mort récemment, nommé Nisari, était un Foulbé, ou, comme disent les Arabes, un Foulani. Bassikounnou est à l’extrémité orientale du pays foulbé de Moassina sur le Niger, et probablement on enverra bientôt de là un nouveau chef chargé d’administrer la ville.
Le 5 août au matin, Boubaker se présenta pour prendre possession des présents qu’il croyait avoir mérités en nous amenant ici sans danger. Comme il y avait là beaucoup d’Oulad el-Alouch et qu’ils pouvaient encore me suivre, je dus donner de nouveau quelque chose à cet homme ; cependant il avait déjà beaucoup reçu. Je sacrifiai quelques douros, quoique par là je laissasse voir à regret qu’il me restait quelque argent : en échange, je lui demandai de m’aider à aller plus loin et surtout de me fournir des animaux de bât, ce qu’il me promit aussi. Par bonheur, les autres Alouch ne m’assiégèrent pas de demandes, et la population de Bassikounnou me laissa fort tranquille à cet égard. Il fallut seulement donner une pièce d’étoffe au vieux cheikh pour la maison et le peu de lait qu’il nous procurait chaque soir. J’achetais toujours moi-même les moutons et le reste des vivres.
Le soir, vers dix heures, il y a un violent orage et une pluie de longue durée, de sorte que notre petite cour d’argile est inondée et extrêmement boueuse.
Mon état de santé, supportable pendant les derniers jours de voyage, empira de nouveau à Bassikounnou, et des symptômes de fièvre apparurent. L’émotion que m’avait donnée l’affaire des Alouch y contribuait, et je n’espérais plus pouvoir me remettre que par un départ aussi prompt que possible et des déplacements fréquents.
D’après le plan projeté à Timbouctou, nous devions aller de Bassikounnou à la ville arabe de Bango, située à cinq journées de marche, selon nos renseignements. Mais, comme la contrée à parcourir était infestée de nombreuses bandes d’Oulad el-Alouch, je ne trouvai personne qui voulût m’y accompagner et me louer des chameaux. Je dus donc songer à une autre route. Hadj Ali aurait préféré de beaucoup passer par les villes du Hodh, car il n’y a là que des Arabes, et il ne voulait pas entendre parler des peuples noirs du Soudan, du Ségou, etc. Faute de guide pour aller dans cette direction, il fallut pourtant nous décider à marcher vers le sud, ce qui m’était personnellement fort agréable ; je voulais au moins toucher la limite nord du pays des Bambara, la ville de Sokolo, où se trouvent aussi quelques familles arabes.
A partir d’ici on ne peut plus se servir de chameaux ; on emploie presque exclusivement les bœufs et les ânes au transport des hommes et des marchandises. Quand nous eûmes fait connaître notre résolution d’aller à Sokolo, il se trouva aussitôt quelques hommes qui consentirent à nous louer des bœufs et à nous accompagner. La perspective d’acheter quelques esclaves, dont beaucoup viennent des pays bambara, parut surtout les attirer. D’un autre côté, on me disait que Sokolo était une ville importante, d’où l’on pouvait se diriger facilement dans toutes les directions, surtout chez le sultan Ahmadou, de Ségou. Je louai donc six bœufs pour aller à Kala-Sokolo, qui n’était, disait-on, qu’à trois ou quatre jours de marche ; mais, ayant fait la remarque depuis très longtemps que les renseignements des Arabes au sujet des distances sont inexacts, je ne m’étonnai pas quand, dans la suite, nous mîmes huit jours à faire cette route. Les gens du pays comptent toujours d’après leurs voyages rapides sans beaucoup de bagages, et non d’après les marches plus lentes d’un Européen. En tout cas je fus heureux de ne pas être forcé d’attendre trop longtemps à Bassikounnou, ainsi que je le craignais.
Nos préparatifs de voyage furent assez rapidement faits. Nous devions partir dès le 9 août ; mais, nos conducteurs ne nous ayant apporté les outres que tard dans l’après-midi, il eût fallu bivouaquer à une courte distance de la ville et courir ainsi le danger d’être poursuivis par des voleurs, qui auraient pu nous détrousser pendant la nuit. Nous demeurâmes donc encore un jour à Bassikounnou, de façon à en partir le matin suivant.
En général, l’accueil reçu dans cet endroit avait été froid ; on nous avait laissés en paix, mais on fut évidemment heureux d’être débarrassé de nous. Si le cheikh foulbé avait été encore vivant, je n’eusse peut-être pas pu m’échapper si vite. Les Foulbé du Moassina passant pour fanatiques, j’aurais probablement eu des difficultés avec eux. Mais il n’y avait là aucun chef influent, et le grand cheikh foulbé de Hamd-Alahi n’avait pas connaissance de mon voyage.
Les cinq hommes qui nous avaient loué des bœufs voulurent nous accompagner ; je les payai d’une partie de l’argent qui me restait de Timbouctou, et avec lequel ils ont plus tard acheté des esclaves.