Toute cette entreprise est contre la volonté de Hadj Ali, qui perd ici sa sécurité, à l’endroit où commence le pays des Nègres, et qui ne peut plus en imposer, à sa manière ordinaire, comme chérif et neveu d’Abd el-Kader. Les Nègres de Bassikounnou n’avaient aucune idée de ce dernier, et cela fâchait fort mon compagnon. Suivant ses idées, nous aurions dû, s’il était absolument nécessaire d’aller au Sénégal, passer par Oualata et les villes du Hodh. En effet, ces contrées sont habitées uniquement par des Arabes, ce qui pouvait être, dans certains cas, pour nous, un avantage, et en tous pour Hadj Ali ; de plus, ce plan méritait d’être pris en considération, car il pouvait être mis à exécution facilement et sûrement. Mais, comme je m’étais proposé de visiter une partie des villes des Bambara, des Foulbé et des Fouta, je ne me laissai pas détourner de mon itinéraire. Il est vrai que je dus entendre plus tard d’amers reproches, lorsque, mes compagnons et moi, nous tombâmes gravement malades : mais il était trop tard pour revenir sur nos pas.
Quand tout fut prêt pour le voyage au pays bambara, nous quittâmes le 10 août 1880 Bassikounnou, pour nous diriger vers le sud. Le bagage était réparti sur six bœufs, qui devaient également servir de montures. Outre mon âne, j’en emmenai un second, pour porter différents petits objets que nous devions avoir constamment sous la main.
Les Oulad el-Alouch nous avaient déjà quittés, et le cheikh Boubaker était allé rejoindre sa bande ; peut-être a-t-il regretté longtemps ensuite de ne pas avoir cédé à ses compagnons en nous dépouillant complètement ? Nous avions su nous tirer autant que possible à notre avantage de cette malheureuse affaire, et, si je n’étais arrivé à Bassikounnou en compagnie du cheikh Boubaker, qui sait si l’on m’aurait donné aussi vite des conducteurs et des bêtes de somme ?
CHAPITRE VII
VOYAGE DE BASSIKOUNNOU A KALA-SOKOLO.
Départ de Bassikounnou. — Bœufs de selle et de bât. — Euphorbiacées. — Temps pluvieux. — Le baobab. — Farabougou. — Inondation. — Benitez tombe malade. — Kala-Sokolo. — Ahmadou. — Ségou. — Le chérif de Kala. — L’empire des Bambara. — Curiosité du chérif. — Coquilles de cauris. — Maladies. — Les chanteurs. — Avidité des Bambara. — Industrie. — Le tabac. — Benitez est gravement malade. — Les guides foulbé. — Les curiosités du chérif. — Vengeance du cheikh. — Absence de Juifs espagnols. — Départ. — Climat malsain. — Historique de Kala. — Remarques sur Ahmadou-Ségou et les Nègres bambara.
Notre caravane, au départ de Bassikounnou, se composait, outre mes quatre Marocains et moi, de cinq hommes de la ville, demi-Nègres, demi-Arabes, qui nous avaient loué des bœufs. Mes hommes s’en servaient comme de montures, mais je préférai conserver mon âne. Il est aussi désagréable que peu sûr de monter ces bœufs chargés de ballots de marchandises ; ils portent en guise de selle deux sacs de cuir remplis de foin, placés sur leur dos sans y être attachés ; par-dessus on met la charge, qui pend sur les flancs de l’animal ; enfin le cavalier couronne le tout. Tant que le terrain est complètement plat et découvert, et que les bœufs peuvent marcher tranquillement et à pas réglés, tout va bien ; mais, aussitôt qu’ils s’avancent irrégulièrement ou qu’ils sont arrêtés par les buissons, les bagages entassés sur leur dos tombent souvent, et les cavaliers s’y trouvent fort mal. En outre, ces bœufs ont leurs cornes dirigées en arrière, aussi, quand on est assis trop près du cou, la position devient dangereuse. Enfin ces animaux vont beaucoup plus lentement que les chameaux.
Kala-Sokolo est directement au sud de Bassikounnou ; avant d’y arriver, nous rencontrerons un petit village bambara, nommé Farabougou.
J’ai déjà dit que la nature du sol et de la végétation n’est pas la même dans le pays de Bassikounnou que dans celui de Ras el-Ma. Après avoir quitté la ville, nous trouvons aussitôt une végétation plus riche, parmi laquelle sont surtout à citer des Euphorbiacées charnues, que nous n’avions pas encore vues. Il est vrai que par places le sol est encore un peu sablonneux ; mais il n’en est pas moins couvert d’un épais tapis d’herbes, partout où il n’est pas transformé en champs de sorgho ; le terrain lui-même est très faiblement ondulé, et s’élève peu à peu vers le sud.