Nous sommes obligés d’emporter d’ici quelques outres pleines, car on en est réduit à des dayas isolées, tandis que les rivières n’apparaissent pas encore dans ces contrées. L’eau des étangs situés près de Bassikounnou n’étant pas très bonne, j’en envoyai chercher dans un puits situé dans le voisinage, profond de 30 mètres et de 5 à 6 mètres de circonférence ; mais cette eau était salée. A un mille à l’ouest de Bassikounnou il y a une daya grande et profonde, malheureusement elle était trop éloignée.
Nous quittons la ville à sept heures du matin et avançons lentement vers le sud avec notre caravane de bœufs ; vers midi nous faisons halte, pour marcher ensuite de trois à six heures. A ce moment il faut dresser les tentes, car de lourds nuages d’orage se montrent, et un violent ouragan se déchaîne bientôt. Je suis arrivé presque au début de la saison des pluies, et le premier inconvénient de cette circonstance est que nous rencontrerons plus tard des zones d’inondation fort étendues ; en outre il est malsain de voyager à cette époque, et nous en souffrirons tous.
Le matin suivant, nous partons de bonne heure pour continuer vers le sud par un terrain toujours semblable, couvert d’herbes et de bouquets d’arbres disséminés. La contrée étant complètement inhabitée, nous sommes étonnés de rencontrer un homme qui conduit quelques esclaves bambara ; il vient de Kala, où il les a achetés pour les revendre chez les Arabes. Vers midi nous faisons halte, car nos animaux sont trop fatigués ; mais nous n’avons pas d’eau. Mes gens ont été hier soir très imprévoyants avec la provision emportée, pensant qu’ils rencontreraient bientôt une daya : il n’en a rien été. Aussi, ne pouvant nous installer pour le repos, nous faisons paître un peu nos animaux et repartons vers une heure, par la grande chaleur. Au bout de deux heures de marche seulement nous atteignions l’étang désiré, large mare pleine d’eau trouble et laiteuse : elle n’avait pas du moins l’arrière-goût de l’eau salée du puits de Bassikounnou. Les bœufs étaient extrêmement altérés et il fut impossible de les arrêter. Quand nous arrivâmes près de l’eau, ils s’y jetèrent brutalement et burent à longs traits ce médiocre breuvage.
Nous demeurons auprès de cette daya, nommée Kantoura, et dressons nos tentes. De nouveau le ciel s’est couvert de nuages noirs ; le vent s’élève aussi vers le soir, mais la pluie ne tombe pas.
Nous sommes peu riches en provisions, et notre nourriture quotidienne ne consiste qu’en couscous ou en riz, préparé avec un peu de beurre. Je n’ai pu acheter de moutons à Bassikounnou, car les habitants eux-mêmes n’en ont pas beaucoup ; du reste ils sont chers. La contrée où nous sommes paraît du moins être indemne des brigandages des Arabes, qui ne descendent pas si loin, car ils ne trouvent plus ici de grands troupeaux de bestiaux, comme dans les régions placées au nord. L’altitude est la même qu’à Bassikounnou : environ 270 mètres ; à midi la température s’élève d’ordinaire à près de 30 degrés centigrades à l’ombre, et s’abaisse un peu le matin et le soir.
Le 12 août, vers sept heures du matin, nous quittons la daya, pour marcher vers le sud. A Bassikounnou on m’a dit que Kala n’est qu’à trois jours de marche, mais nous y mettrons probablement le double de temps. En outre je reconnais maintenant que mes guides et mes conducteurs de bœufs n’ont jamais été à Kala et n’en connaissent le chemin que d’une manière générale. Ils ont cherché à se renseigner à Bassikounnou, où personne n’a voulu m’accompagner, et on leur a dit, entre autres choses, que nous devons rencontrer un grand baobab isolé.
Nous marchons de sept heures à midi, vers le sud : la température est élevée, mais un peu adoucie par de faibles souffles de vent. Puis nous dressons nos tentes pour le repos. Lorsque vers trois heures nous voulons continuer la marche et que tout est déjà paqueté et chargé sur les animaux, un ouragan s’élève tout à coup, suivi d’un terrible orage : ils surviennent si subitement, que nous sommes tous complètement traversés. Il est impossible de marcher dans ces conditions ; nous tendons de nouveau les toiles mouillées et restons sur place, pour leur permettre de se sécher. Mais pendant la nuit la pluie tombe encore. C’est un bivouac extrêmement malsain, sur un sol humide et dans des tentes mouillées ; je crains que plus tard nous n’ayons beaucoup à en souffrir.
Le matin suivant, vers neuf heures, nos bagages sont secs et nous pouvons partir ; mais, après une heure et demie de marche seulement, tout le ciel se couvre d’épais nuages d’orage : nous n’avons pas encore fini de tendre nos tentes, qu’une pluie violente et de longue durée recommence. Comme de nouveaux nuages se rassemblent toujours dans le sud, nous ne pouvons songer à aller plus loin, et il faut encore demeurer sous des tentes humides. J’en suis fort contrarié, car je voudrais atteindre aussi vite que possible la ville, où nous serons à l’abri de ces pluies, dans des maisons bien sèches.
Le terrain s’est relevé et atteint une altitude d’environ 300 mètres ; la contrée a un joli cachet de parc : c’est une forêt remplie de clairières, couvertes de gravier de latérite. Elle doit être riche en toute espèce de gibier, mais nous n’en rencontrons pas ; il est d’ailleurs impossible de faire arrêter la caravane pour parcourir les environs : ce serait un jour de perdu, et nous sommes forcés, à cause de nos maigres provisions et du temps pluvieux, de marcher le plus vite possible. Ces pluies continuelles ont déjà eu pour mes gens un fâcheux effet. Hadj Ali ainsi que Benitez se sentent tout à fait mal. Le premier se plaint, en même temps que d’une faiblesse générale, de douleurs d’estomac, suites évidentes de l’eau malsaine qu’il a bue. Chez Benitez se montrent, à cause de ces pluies fréquentes, des symptômes de fièvre. Je suis forcé d’entendre des reproches au sujet de mon refus de prendre le chemin du désert par Oualata. Je ne pouvais répondre qu’en rappelant le but de mon voyage qui m’obligeait à parcourir les contrées les moins fréquentées, et les dangers dont nous aurait menacés dans les pays au sud de Oualata une population arabe de rôdeurs et de pillards. Sur cette route, au contraire, dès que nous aurons atteint Kala, nous pénétrerons dans des contrées peuplées, et pourrons chaque soir nous arrêter dans un village. Je dois l’avouer, j’aspirais ardemment à ce moment : ce bivouac durant des semaines en plein air, cette vie pure et simple de l’homme des bois, deviennent insupportables, et l’on aspire à se retrouver dans des demeures humaines.
Une sorte de mécontentement et de découragement apparaît chez mes compagnons, et se trouve encore accrue par ce fait, que nous remarquons chez nos guides une grande ignorance du chemin ; nous n’avons, il est vrai, qu’à marcher toujours vers le sud, pour arriver enfin dans une localité bambara, mais cela pourra durer longtemps. Je ne puis les consoler qu’en leur faisant espérer en l’avenir, en notre prompte arrivée chez les Français, etc. Mais je sais mieux que mes gens ce que nous aurons encore de difficultés à vaincre.