Le 14 août nous avançons encore un peu vers le sud ; pendant la nuit il n’a pas plu, mais, quand nous nous levons le matin, le ciel est complètement couvert, et nous attendons plusieurs heures que le temps se soit un peu assis. Vers dix heures nous pouvons partir, pourtant dès midi mes gens ne veulent plus avancer ; notre marche se fait donc très lentement, et nos vivres nous causent de grands soucis. Les conducteurs de bœufs ont emporté pour eux de Bassikounnou une sorte de farine de semoule, qui est presque complètement épuisée, aussi ils ne mangent plus qu’une fois par jour. Il me faut finalement leur donner encore un peu de nos provisions, déjà si minces et quoique nous n’en ayons plus que pour trois ou quatre jours.

Nous parcourons aujourd’hui une forêt très épaisse, dans laquelle il est difficile aux animaux d’avancer ; la latérite apparaît toujours plus abondante.

Vers trois heures nous levons les tentes pour marcher comme toujours vers le sud ; mais dès cinq heures nous faisons halte, après avoir atteint une grande daya. Un peu auparavant, nous avons vu le baobab géant dont j’ai parlé, magnifique arbre d’environ 6 mètres de tour, et qui produit une grande impression par son apparition isolée au milieu de buissons bas et de petits arbres. Comme je l’ai dit, il sert de repère aux caravanes, et indique à peu près le milieu du chemin entre Bassikounnou et Kala. Nous avons plusieurs fois perdu notre route, et nous avons erré dans les bois ; sans quoi nous aurions atteint cet arbre depuis longtemps. A partir de Bassikounnou on voit des sentiers frayés par des animaux de charge et que nous avons naturellement pris ; mais, quand la contrée est devenue plus boisée, ces traces se sont perdues : nous avons fréquemment suivi de fausses pistes de bœufs, qui nous ont écartés de la direction principale. Il a fallu, par suite de ces circonstances et des pluies fréquentes, cinq jours pour atteindre uniquement ce baobab.

Le 15 août se passe sans pluie. De sept heures du matin jusqu’au soir nous errons dans les bois épais, sauf pendant deux heures ; nous conservons en général la direction du sud, mais les traces de chemin se sont perdues. Mes gens espèrent en vain atteindre un village bambara ; à la fin nous sommes si épuisés que nous faisons halte vers cinq heures du soir au milieu de la forêt, et y dressons les tentes. Notre nourriture est fort maigre ; nous sommes forcés d’attacher nos bœufs et nos ânes pour les empêcher de s’écarter, de peur des lions. Quoique nos conducteurs aient entretenu du feu toute la nuit, aucun de nous ne peut dormir ; pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous avons à souffrir des moustiques.

Pendant la nuit mes gens prétendent avoir entendu des coups de fusil, provenant sans doute de chasseurs ; le matin suivant, nous partons dans leur direction. La forêt est très épaisse et nous avons peine à la traverser avec nos bœufs chargés ; de place en place apparaissent des élévations formées de latérite. Mais, à mesure que nous avançons vers le sud, la forêt tend à s’éclaircir, et elle prend bientôt le caractère d’un parc, avec de vastes clairières découvertes, des groupes de buissons et quelques grands arbres, baobabs ou arbres à pain de singe : c’est un terrain de chasse favorable sous tous les rapports. Après avoir erré plus de quatre heures dans une direction plus ou moins arrêtée, nous voyons enfin de loin les hautes tiges de champs de sorgho, qui nous annoncent la présence d’un lieu habité dans le voisinage ; nous remarquons bientôt les rares traces d’un chemin frayé, et, en le suivant, nous atteignons, après une heure et demie de marche, les premières maisons de la petite ville de Farabougou. Barth, dans l’un des nombreux itinéraires qu’il a recueillis par renseignements, indique également cet endroit comme se trouvant sur la route de Oualata à Sansandig.

Farabougou est une petite bourgade composée de maisons d’argile, et à peine aussi grande que Bassikounnou. Les habitants sont des Nègres bambara, dont une petite partie seulement a embrassé l’Islam ; le reste est païen, c’est-à-dire ne s’inquiète absolument pas de ce qui ressemble à une religion. Même les Bambara que les guerres de Hadj Omar ont convertis de force à l’Islam sont des croyants extrêmement tièdes ; ils font à peine leurs prières une fois par jour. Les Bambara ordinaires n’entendent pas l’arabe, et, en dehors de : Allah Kebir !, ils ne savent à peu près rien des enseignements de Mahomet.

A la tête de la ville sont deux frères, dont l’un a préféré devenir Mahométan, tandis que l’autre est demeuré païen. Aussi l’autorité demeure-t-elle aisément dans la famille ; l’un des frères a pour amis les Nègres bambara convertis, l’autre les Infidèles sans aucune croyance : de sorte que les deux partis vivent en paix l’un près de l’autre et se livrent à leur seule occupation, le commerce des esclaves.

Comme partout dans les villes de ces contrées, beaucoup d’Arabes se sont fixés ici ; l’un d’eux est un parent éloigné d’Abadin, dont la considération en cet endroit est fort grande ; quand nous déclarons venir d’auprès de lui, nous sommes généralement bien accueillis. Nos tentes sont dressées hors de la ville, et bientôt arrivent de nombreux curieux. Vers le coucher du soleil, les esclaves reviennent des travaux des champs et s’arrêtent étonnés devant ces tentes étrangères. L’un des cheikhs apparaît aussi, et, peu après, chacun des deux frères nous envoie un mouton comme cadeau d’hospitalité. Mais ils demandent en échange de si grands présents, que Hadj Ali, fort mal disposé surtout pour cette incrédule population bambara, entre dans la plus violente colère et maudit en termes énergiques ces Nègres grossiers, « qui ne croient ni en Dieu ni en son Prophète ». A la fin nous envoyons un peu d’étoffe et quelques sabres comme présents, en déclarant n’avoir rien de plus. On fut très mécontent de cette réponse, et l’on nous négligea de toute manière. La population nègre, et surtout la partie la plus jeune, se comporta d’une façon importune et insolente, et, si nous n’avions eu dans notre compagnie quelques Arabes de l’endroit, nous aurions été exposés à toute espèce de scènes désagréables.

Comme je l’ai dit, de grands champs de sorgho entourent la ville, et en outre nous vîmes des troupeaux assez importants de bœufs, de moutons et de chèvres, ainsi que beaucoup de chevaux et d’ânes. Cette localité paraît être aisée ; la population doit compter plusieurs milliers d’âmes, y compris les nombreux esclaves.

Tout près de la ville sont plusieurs grandes dayas, qui ont de l’eau toute l’année. On rassemble ici, au moment de la floraison, les semences des herbes et l’on s’en sert comme moyen d’alimentation. A différents endroits situés en dehors de la ville, je remarquai des femmes occupées à promener dans les herbes un appareil ingénieusement construit pour recueillir les semences. Il consiste en une corbeille avec une quantité de petits bâtons, placés les uns près des autres en forme de herse : en la promenant dans l’herbe, un mouvement habile de l’ouvrière y fait tomber les semences des tiges.