Mes gens de Bassikounnou étaient fort joyeux de pouvoir enfin manger à leur faim de la viande ; je leur en fis donner autant qu’ils voulurent, pour les tenir en bonne humeur. Hadj Ali et Benitez étaient assez mal disposés : le premier à cause des Nègres grossiers et incrédules, auxquels il importait peu qu’il se fît passer ou non pour un chérif et un neveu d’Abd el-Kader et qui ne connaissaient que leur maître fanatique et pillard de Ségou ; Benitez se trouvait décidément très mal depuis plusieurs jours. Je croyais même avoir remarqué que ce changement remontait à notre surprise par les Oulad el-Alouch ; cet incident avait causé sur lui une profonde impression, et en outre l’humidité du climat lui avait donné des symptômes de fièvre.
Il fallut faire veiller pendant la nuit quelques-uns de nos guides, car la population bambara passe pour adonnée au vol, surtout quand tant d’esclaves se trouvent réunis.
Pendant la nuit suivante il plut encore très fort, ce qui ne nous empêcha pas de partir le matin du 17 août à sept heures, pour atteindre enfin Kala et pouvoir habiter dans une maison sèche. Mais quel chemin parcourons-nous ! Le terrain, presque sans aucune pente, était devenu un étang, à la suite des pluies fréquentes des derniers temps ; les animaux marchaient constamment dans l’eau et s’y abattaient souvent. C’était toujours une tâche extrêmement pénible que de remettre sur pieds des animaux chargés d’un lourd bagage. Pendant longtemps il fallut que nous marchâmes nous-mêmes dans l’eau jusqu’aux genoux, parce que les bœufs ne pouvaient plus nous porter ; mon âne surtout s’enfonça si profondément dans la boue, qu’il était incapable d’avancer ou de reculer. Nous passâmes ainsi près de quatre heures avant d’atteindre un terrain plus élevé et d’arriver à un petit village, où nous demeurâmes quelque temps afin de nous sécher. Ce fut une journée terrible, surtout pour Benitez, déjà malade. Les champs de sorgho, qui étaient aussi en partie sous l’eau, s’étendent au loin vers le sud, et nous marchâmes longtemps dans cette inondation. Vers trois heures nous quittions notre lieu de halte, où nous avions remis nos bagages en ordre et où nous nous étions reposés aussi bien que possible ; après plus de trois heures de marche, nous entrions dans Kala-Sokolo. Le terrain, devenu plus élevé, était sec en très grande partie.
De Bassikounnou au point où nous étions, on constate la présence d’une pente ascendante constante, quoique fort peu sensible. La première ville a environ 270 mètres d’altitude, tandis que la contrée située entre Farabougou et Kala en a 320 ; pendant ces derniers jours, la température, supportable, rarement atteint 30 degrés centigrades. La petite ville de Farabougou est la localité la plus septentrionale du grand empire bambara, qui aujourd’hui est gouverné de Ségou par le sultan Ahmadou, l’aîné des fils de Hadj Omar ; autant que j’ai pu le savoir, à Kala on était peu satisfait de cet étranger (c’est un Fouta en effet) et de ses expéditions de pillard.
Séjour à Kala. — Les champs de sorgho qui entourent la ville s’étendent pendant des heures, et, quand nous vîmes les premiers indices de culture, nous respirâmes plus légèrement, comptant sur un accueil pacifique. On nous avait dit qu’un chérif arabe se trouvait dans la ville, et Hadj Ali tenait naturellement à ce que nous réclamions son hospitalité et non celle du cheikh bambara. Le chérif nous accueillit du reste très amicalement. C’était un homme maigre, d’environ cinquante ans, aux cheveux noirs et touffus, vêtu simplement de la toba bleue ordinaire ; il souffrait un peu de rhumatismes aux jambes. Il nous donna une petite maison, construite en argile comme toutes les maisons de Kala ; mais elle avait un porche couvert en paille, formant en quelque sorte une véranda.
Kala, comme les Arabes nomment la ville, ou Sokolo, suivant la dénomination des Bambara, est d’étendue assez considérable et doit compter au moins 6000 habitants, Nègres bambara pour la très grande partie. Une petite colonie d’Arabes venus du Hodh s’y est également fixée.
Les rues de la ville sont relativement larges, mais irrégulières ; outre les maisons d’argile battue se trouvent aussi de nombreuses huttes en paille et en roseau, placées surtout autour d’une rue très large, ressemblant à une place et dont le niveau est un peu plus bas que ma maison ; elle n’est habitée uniquement que par la population noire.
Comme je l’ai dit, l’agriculture est en honneur à Kala, et des champs de sorgho très étendus l’entourent ; tout près d’elle sont de grandes dayas qui ont toujours de l’eau, et vers l’une desquelles se trouvent trois arbres gigantesques.
Quand le cheikh bambara apprit que des étrangers étaient arrivés chez le chérif, il envoya aussitôt un de ses neveux pour visiter nos bagages ; il fallut vider complètement chacun de nos sacs et montrer ce que nous possédions. On nous dit que c’était afin de voir les marchandises soumises à des droits de douane, certains articles de commerce payant ici, à leur entrée dans le pays bambara, des droits d’importation. Comme nous n’en avions pas, l’envoyé du cheikh s’éloigna ; mais néanmoins il avait vu ce que nous portions avec nous et ce qui, à l’occasion, pourrait servir de présents. La fureur de Hadj Ali reprit à ce propos, et il déplora, de la façon la plus vive, d’être venu chez ces grossiers Infidèles.
Nous étions entièrement nourris dans la maison du chérif, c’est-à-dire que deux fois par jour on nous apportait un plat rempli de riz au beurre, dans lequel étaient placés de petits morceaux de viande de bœuf. C’était une alimentation peu substantielle, mais nous ne pouvions nous procurer mieux. Le peu de pièces d’étoffe et les quelques douros que je possédais encore étaient réservés pour payer la location d’animaux de charge ; en outre, Hadj Ali désirait que nous n’achetions pas de viande fraîche, afin d’éviter les apparences de la richesse. Mais je ne pus pourtant me dispenser d’échanger des œufs et des poulets contre des coquilles de cauris. Un œuf coûtait cinq cauris ; un poulet, de 30 à 40, selon la grosseur.