Nègre bambara.
Abdoullah (Benitez) est très malade et ne peut absolument plus rien manger depuis plusieurs jours ; son teint est livide, il a maigri et passe toute la journée étendu sur une natte, morne et apathique. J’ai de lui les plus tristes pronostics. De plus, mes autres compagnons tombent malades et j’ai constamment à entendre des reproches.
Négresse bambara et son enfant.
Les Arabes du pays ne paraissent pas très pieux, car ici le Kerim n’est pas du tout observé. Par bonheur nous avons encore un peu de thé, mais pas de sucre, et le chérif, qui passe chez nous toutes ses journées, boit du thé avec plaisir et fume en même temps. Quand nous l’interrogeons à ce sujet, il répond qu’il est malade et que dans cet état il peut tout se permettre. Le chérif, qui sait que je suis Chrétien, mais ne s’en émeut en aucune façon, est fort avide de s’instruire, et chaque jour il nous interroge sur tous les sujets. Je suis forcé de lui peindre l’état politique de l’Europe ; il me demande des nouvelles géographiques et désigne lui-même grossièrement sur le sable les côtes du nord de l’Afrique, en se servant d’un bâton : il indique même, d’une manière exacte en général, la situation de chaque pays. Il veut voir ce qu’est notre écriture, et je dois lui écrire quelque chose ; il demande que je lui parle allemand, pour qu’il sache comment sonne cette langue : bref, il veut s’instruire de toute façon.
J’avais à payer aux conducteurs de bœufs de Bassikounnou le reste de la somme convenue, et ils le réclamèrent en cauris. Le chérif s’occupa de faire échanger de l’étoffe contre ces coquillages et m’en apporta 12000 en échange d’une pièce de guinée ; pour un douro d’Espagne je n’en reçus que 3500. Il est possible que le chérif ait un peu gagné à cette affaire, dont il ne voulut laisser le soin à personne : mais cela n’a pu être bien considérable.
Nous discutâmes alors sérieusement la question du reste du voyage. Lors de notre séjour à Bassikounnou nous avions formé le plan d’acheter des bœufs à Kala pour atteindre lentement le Sénégal, en marchant de village en village, sans dépendre de personne. Mais le chérif nous en dissuada vivement. Si les Bambara s’apercevaient, pensait-il, que j’avais encore beaucoup d’argent, ce qui aurait lieu forcément si j’achetais des bœufs, dont chacun coûterait au moins de 40000 à 50000 cauris, la cupidité du cheikh serait éveillée ; de plus, nous ne serions pas en sûreté en route. On nous reconnaîtrait au premier abord pour des étrangers et l’on ne se ferait aucun scrupule de nous voler nos animaux. Le plus sûr serait donc de louer quelques bœufs aux habitants de Kala pour aller à la première ville importante ; nous aurions ainsi un certain nombre de conducteurs et de guides qui s’occuperaient des animaux. Ces conseils furent naturellement de mon goût, mais il fut difficile de trouver des conducteurs. Un homme se déclara prêt à me louer des bœufs pour aller à Goumbou si je lui payais 36000 cauris par animal ; je ne pus déférer à des exigences aussi impudentes.
Le 19 août tous mes compagnons étaient alités : Benitez très fortement atteint, les autres moins ; les douleurs d’estomac, le froid et l’humidité les avaient tous attaqués, et j’eus moi-même à réagir vigoureusement pour ne pas tomber sérieusement malade. Par malheur, nous manquions de tout : le café, le vin, le sucre, le tabac étaient épuisés depuis longtemps, et il ne me restait qu’un peu de thé vert, qui devait durer encore quelques jours. Comme médicaments, je n’avais plus que de la quinine ; mes purgatifs, mes vomitifs, ma poudre de Dower étaient en général détériorés par l’eau ; je n’avais sauvé qu’un peu d’émétique et j’en donnai à Hadj Ali ; après l’avoir pris, il se sentit un peu mieux. Kaddour, le Marocain, jadis si vigoureux et d’une santé si robuste, dut aussi se coucher, et j’eus une nuit sans sommeil.
Le cheikh des Bambara exigeait des présents, sans m’avoir rien donné, et il voulait en recevoir beaucoup : une toba brodée de Timbouctou, des couvertures de laine, de l’étoffe, etc., tout lui convenait. La colère de Hadj Ali le reprit à cette exigence d’un Infidèle, mais il fallut pourtant lui envoyer quelque chose. Voyant que nous avions peu à lui donner, il se déclara momentanément satisfait.