L’institution des chanteurs de cour (griot) existe déjà ici. Ce sont des gens qui se tiennent constamment parmi la suite du cheikh, sont nourris par lui et doivent chanter les louanges de leur maître dans les circonstances convenables, pendant les repas et surtout quand il y a des étrangers dans la ville. Un de ces poètes de cour vint également nous éveiller dès le matin à diverses reprises. Après avoir célébré les vertus de son maître en termes peu harmonieux, pour lesquels il s’accompagnait d’une sorte de guitare, il nous chantait aussi, nous estimant heureux d’avoir accompli sans malheur notre grand voyage, et ne partait pas d’ordinaire sans avoir reçu un présent de cauris. Ces gens-là ne paraissent pas estimés par les Arabes, car le chérif renvoya durement à diverses reprises cet acharné mendiant. Les griots doivent aussi accompagner leur maître quand il entreprend des expéditions de guerre ou de pillage, et encouragent leurs compagnons par des chants. Ils paraissent en même temps servir d’espions, et je suppose que ces griots venaient nous voir pour se renseigner sur tout ce qui nous arrivait. Le cheikh éprouvait une grande défiance envers nous et le chérif ; il était courroucé de voir ce dernier, et avec lui, par suite, la colonie arabe, nous protéger et nous soutenir de toute façon : il supposait que nous avions fait au chérif un gros présent d’or ou d’argent, qui lui avait été ainsi enlevé, à lui le cheikh du lieu. Je m’apercevais déjà que les relations avec les Bambara sont difficiles ; ce sont des gens farouches et cupides, qu’ils appartiennent ou non à l’Islam.

Le 22 août nous avions le soir un violent orage ; tous mes compagnons étaient encore étendus malades ; le petit Farachi s’occupait seul et avec peine du ménage. Le chérif avait également fait dire qu’il était souffrant ; ses douleurs rhumatismales semblaient s’accroître avec les pluies. Aussi étions-nous dans une fâcheuse disposition d’esprit.

Il est difficile de trouver des gens qui consentent à nous accompagner et à nous louer des animaux ; le cheikh de l’endroit m’est évidemment hostile ; nous sommes tous malades ; nos ressources sont extrêmement limitées ; nous n’avons aucun aliment européen et en sommes réduits au plat de riz de notre hôte, quoiqu’il continue à être très bien disposé pour moi : son riz est rarement remplacé par un couscous de sorgho à peine mangeable ; toutes ces causes, accompagnées des reproches constants de Hadj Ali, qui me demande toujours pourquoi je n’ai pas voulu passer par Oualata, m’émeuvent beaucoup et je crains de tomber malade moi-même.

A Kala il n’y a presque aucune industrie ; un de nos visiteurs est pourtant habile ouvrier en fer. Il fabrique surtout de petits poignards élégants avec des fourreaux de cuir ; d’ordinaire, leurs lames sont ornées d’inscriptions et d’arabesques, de même que les pipes dont j’ai parlé. Leur fourneau est en bois teint en noir et garni de petits anneaux d’argent incrustés ; leur bout, qui est long, est en tôle. On fume beaucoup ici, surtout un tabac indigène très fort, auquel je ne pus m’habituer. Il peut être bon, mais ces gens ne savent pas le préparer. Je constatai également ici une coutume que j’avais observée ailleurs : avant de bourrer le tabac dans la pipe, on l’enduit de beurre ! J’avais vu déjà une fois, dans l’oued Draa, et sans vouloir en croire mes yeux, le cheikh Ali rouler son tabac dans du beurre et le bourrer ensuite dans sa pipe ; ce procédé donne au tabac un goût et une odeur extrêmement forts, et même répugnants, impossibles à supporter pour un étranger. Le tabac à priser n’est pas inconnu, mais je l’ai trouvé plus en usage à Timbouctou et Araouan ; c’est une poudre jaune, très énergique, que l’on conserve dans de petites boîtes élégantes en cuir.

Cependant je cherchais à poursuivre, du mieux possible, les négociations pour la continuation du voyage. D’après tout ce que j’entends, le mieux est d’aller au bourg de Goumbou, à environ six jours de marche, et là de louer de nouveaux animaux. Le 22 août le chérif me fait dire qu’il a loué quatre bœufs pour moi de quelques Foulani, qui se déclarent prêts également à m’accompagner à Goumbou ; deux jours après, ces gens retirent leurs promesses, de sorte que je suis constamment dans l’incertitude.

Un Arabe, très fin, de Kassambara, un peu au sud-ouest de Oualata, s’est montré pour nous un ami de la maison ; je me donne beaucoup de peine pour l’engager à faire avec nous le voyage de Médine sur le Sénégal ; je lui promets de fortes sommes ; il refuse, en apparence à cause de sa femme. Par contre, il réussit à nous soutirer une quantité de petits présents, en échange de renseignements et de promesses de tout genre, qui n’eurent plus tard pour nous aucune utilité.

Le 24 août Hadj Ali se sent un peu mieux et se lève ; Benitez a pu prendre, lui aussi, hier, pour la première fois depuis huit jours, un peu de nourriture ; pourtant il a le délire, et ne peut rester debout ; quand il quitte la hutte, deux hommes doivent le conduire, et il tombe d’ordinaire sur les genoux au bout de deux pas ; sa tête s’incline et il demeure sur place. C’est une triste vue que celle d’un homme aussi fort et aussi jeune en pareil état, sans que nous ayons quoi que ce soit pour le guérir. Abdoullah éveille la compassion même de nos visiteurs de Kala, mais ils n’ont rien contre une pareille maladie, qui semble être une fièvre typhoïde et dont les habitants du pays ne sont jamais atteints. Je crois que des déplacements seraient le meilleur des remèdes, pourtant il m’est impossible d’emmener un pareil malade.

Le 25 août Hadj Ali est de nouveau atteint ; je ne me sens pas bien moi-même : de sorte que le petit Farachi est seul en assez bonne santé. Le chérif vient ce jour-là ; il boite fortement et se plaint beaucoup de ses rhumatismes. Le soir il nous envoie un peu de lait frais, qui nous fait beaucoup de bien. Je regrette vivement de ne pouvoir user plus souvent de cet excellent aliment ; les habitants ont leurs troupeaux en dehors de la ville ; quelques chèvres seulement y reviennent le soir des pâturages.

Les jours suivants se passent dans une monotonie insupportable ; aucun de nous n’est bien portant, et chacun attend avidement le jour du départ. Nous avons fréquemment des pluies pendant la nuit, souvent aussi pendant le jour ; du reste, nous sommes en pleine saison pluviale. Mon malaise s’accroît et j’ai des symptômes analogues à ceux d’Abdoullah : tête lourde, faiblesse dans les membres, manque d’appétit. Abdoullah s’est remis pendant les derniers jours de notre passage à Kala, au point de pouvoir se tenir debout et de faire péniblement quelques pas.

Le 28 août le chérif a définitivement conclu avec les Foulbé ; ils iront avec nous jusqu’à Goumbou et nous loueront six bœufs de charge. Pour moi, je me servirai de mon excellent âne de Timbouctou, qui m’est aujourd’hui fort utile, car à son défaut j’aurais dû louer un bœuf de plus, ce qui m’eût été difficile ; j’ai eu déjà assez de peine et de dépenses à en réunir six. Il est entendu que les Foulani seront payés à Goumbou : j’achèterai là, contre quelques anneaux d’or que j’ai encore, de l’étoffe bleue qui, dans ce pays, est partout acceptée comme moyen de payement.