Je ne comprends pas pourquoi les habitants se décident si difficilement à se diriger vers l’ouest ; pour aller au sud, vers Sansandig, Ségou, etc., j’aurais facilement trouvé des guides, mais je ne veux pas prendre cette direction, parce que je crains que le climat ne soit encore pire dans le voisinage du Niger. D’ailleurs le sultan Ahmadou de Ségou n’a pas une bonne réputation. Si alors j’avais su que l’expédition française de Galliéni se trouvait dans ce pays, j’aurais probablement pris cette direction ; n’ayant reçu sur les événements qui se passaient à Ségou que des nouvelles tout à fait vagues, et que je devais accueillir avec une grande défiance, je préférai m’en tenir à mon premier plan, c’est-à-dire aller à Médine.
Pendant les derniers jours de mon passage à Kala, le chérif me tourmenta fort pour avoir des médicaments. J’en avais une certaine quantité, mais ils étaient généralement gâtés : il voulut pourtant avoir de tous ; je lui donnai finalement une certaine quantité de poudre de quinine, ainsi que du sulfate de soude et un grand flacon de poudre de riz, qui s’était merveilleusement conservé ; enfin il me demanda de quoi écrire. Il n’avait jamais vu de plumes de fer, et je dus lui en laisser, ainsi qu’une paire de lunettes ; bref, je lui remis tout ce dont je pouvais me passer. Il enveloppa avec soin chacun de ces objets, et écrivit pour chacun une étiquette en arabe. Il m’apporta une fois sa caisse de curiosités, où se trouvaient de l’or, de l’argent et des pierres précieuses, ainsi qu’il me le dit mystérieusement. Mais l’or et l’argent étaient de la pyrite de fer ou du minerai de plomb, et les pierres précieuses des cristaux de quartz.
Le chérif possédait une jolie pipe, qui avait depuis longtemps éveillé ma curiosité et le désir de la posséder. Elle avait la même forme que celle en usage chez nous, mais son fourneau, au lieu d’être en bois, était en pierre creusée. Quoique je ne l’aie vue que très rapidement, cette pierre me parut être de la néphrite. Le chérif y attachait un grand prix et ne voulait s’en séparer en aucun cas ; son grand-père l’avait trouvée dans un voyage à travers le Sahara, du Maroc au pays d’el-Hodh. Ce serait donc l’une des rares trouvailles de néphrite que l’on connaisse en Afrique. Si j’avais pu offrir beaucoup en échange, j’aurais peut-être décidé le chérif à me la céder.
Ce chérif nous a rendu de très grands services ; c’était un homme intelligent et aux aspirations élevées : malgré son éloignement du monde civilisé et sa situation dans cette petite ville bambara, il s’était fait une idée plus exacte des puissances chrétiennes que beaucoup d’Arabes et de Maures habitant à peu d’heures des grands États de l’Occident. Je dois le dire à l’avance, j’appris, après avoir quitté Kala depuis quelques semaines, que le cheikh bambara de Sokolo lui avait enlevé la plus grande partie de ses biens, et même avait voulu le chasser de la ville. Il lui reprochait son hospitalité pour un Chrétien, qui avait donné à lui cheikh des présents minimes, alors qu’il en avait fait probablement de très importants au chérif. Cette nouvelle nous fut donnée par plusieurs personnes avec une telle précision, qu’elle pourrait bien avoir quelque fondement : je serais fort peiné que, par suite de l’amitié que m’avait montrée ce chef, une telle injustice eût été commise envers lui.
Je n’ai jamais pu voir ce cheikh bambara, mais ses parents et ses fidèles vinrent plusieurs fois nous visiter. Du reste, les gens dominant à Kala paraissent ne pas être des Bambara ; beaucoup sont évidemment des Fouta, c’est-à-dire des favoris et des créatures du sultan de Ségou, qui les a placés ici. Les Fouta ont un extérieur beaucoup plus intelligent que les Bambara.
En dehors de ces derniers et des Arabes, il y a aussi une certaine quantité de ces Nègres assouanik, qui avaient jadis fondé un royaume particulier ; je reviendrai sur ce qui les concerne à propos des localités qu’ils habitent.
Tandis que, dans ses migrations, l’Arabe a pénétré profondément dans le Soudan, le Juif espagnol paraît n’avoir pas dépassé Timbouctou ; en tout cas il n’y en a aucun dans les pays bambara ; plus à l’ouest, les Juifs voyagent probablement davantage vers le sud, et, comme quelques-unes de leurs familles doivent se trouver à Oualata, il n’est pas impossible qu’elles se soient étendues jusque dans certaines villes du Hodh.
Kala n’est pas aujourd’hui un centre de commerce important ; on y vend surtout des esclaves ; peut-être envoie-t-on de là un peu de sorgho au nord, dans les pays pauvres en grains ; le riz est peu cultivé et même doit être apporté du dehors. On ne trouve à acheter ici qu’en petite quantité des noix de gourou (kola) ; l’or n’existe absolument pas : en guise de monnaies, il ne circule que des étoffes, des coquilles de cauris et du sel.
Hadj Ali est fort heureux de quitter les Bambara ; il ne se sent pas en sûreté chez eux et demande uniquement à se rendre dans des pays où l’Islam soit la religion de tous et où chacun parle arabe, s’il est possible. Il a l’espoir qu’on y respectera sa qualité de chérif, contrairement à ce qui se passe ici.
Les adieux de notre ami le chérif de Kala sont très affectueux ; il nous souhaite tout le bonheur possible et recommande plusieurs fois à nos guides foulani de s’occuper de nous ; il me donne également des lettres de recommandation pour un de ses correspondants de Goumbou.