Nous n’étions pas, il est vrai, en parfait état de santé en quittant la ville bambara, mais un plus long séjour n’eût servi de rien, et je tenais toujours les déplacements fréquents pour le meilleur remède. Les pluies, nombreuses et violentes, supportées sur le chemin de Bassikounnou à Kala, le séjour dans des tentes humides sur un sol détrempé, et la marche par un pays inondé, enfin, et surtout, de mauvaise eau : toutes ces causes nous ont atteints plus ou moins profondément. Du reste la situation de Kala ne paraît pas saine, quoique la ville soit à environ 320 mètres d’altitude, fort loin du Niger, déjà sur le plateau, et non dans la zone d’inondation du fleuve ; le chérif lui-même se plaint d’y être souvent malade. Le manque d’eau courante y est très sensible, et celle des dayas est corrompue par de nombreuses matières organiques en décomposition, ce qui la rend nuisible. Seuls les Nègres peuvent la supporter, parce qu’ils y sont habitués dès l’enfance.

Le 30 août nous quittons Kala-Sokolo : avant de continuer la description de notre route, je puis dire quelques mots des Bambara en général.

La ville de Kala est très ancienne, car, suivant toute vraisemblance, c’est la même Kala qui formait jadis un petit royaume indépendant, et ensuite une des trois grandes subdivisions du royaume du Mellé, puissant pour un temps. Le plus grand roi de ce royaume, Mansa Mouça (Kounkour Mouça), monta sur le trône en 1311, et donna à son pays un développement considérable, de sorte que, suivant l’expression du vieux géographe Ahmed Baba, dont j’ai parlé, il possédait une puissance d’attaque sans mesure et sans limite. Ce roi soumit les quatre grands pays de la partie occidentale du Soudan, c’est-à-dire le Baghena, le Sagha ou Tekrour occidental, avec le Silla, et enfin Timbouctou et le Sonrhay. Politiquement, le Mellé était divisé en deux parties, nord et sud, séparées par le Niger ; au point de vue des nationalités, le Mellé formait trois grandes provinces : celles de Kala, de Bennendougou et de Sabardougou, chacune avec douze vice-rois. Celui de la province de Kala était nommé Ouafala-ferengh. Sous le nom de Kala on comprenait également la province et la ville de Djinnir, le long de la rive nord du fleuve, comme les villes de Saré et de Samé (Barth). Les habitants du Mellé faisaient partie du puissant peuple des Mandingo, qui ont eu une grande influence dans cette partie de l’Afrique jusqu’à ce que les Foulbé ou Foulani y arrivassent et s’y établissent de telle façon qu’on doit les regarder aujourd’hui comme le peuple le plus important du Niger moyen. Les Bambara, demeurés longtemps païens, sont des congénères du peuple mandingo. Le chef fanatique des Fouta dont j’ai parlé, Hadj Omar, soumit tous les districts bambara et s’établit fortement à Ségou, dont il fit la capitale du pays. Après sa mort, le pouvoir passa au sultan actuel, Ahmadou, l’aîné de ses fils, tandis que les deux autres, Aguib et Bechirou, lui servent de vice-rois dans les villes de Nioro (Rhab) et de Kouniakari, dont je parlerai plus tard. Si les Français réussissent à établir leur influence jusqu’à Ségou, le pays bambara est appelé à être plus en évidence que ce n’a été le cas jusqu’ici. Nous aurons l’occasion de revenir sur les Bambara en parlant de ces tentatives d’expansion et des chemins de fer projetés au Sénégal.

Les Bambara appartiennent à une peuplade nègre assez laide, et qui n’a jamais atteint un développement particulier. Ils se trouvent dans un état de démoralisation et d’abêtissement, par suite du commerce d’esclaves qu’ils font depuis de longues années ; récemment survinrent les guerres de conquêtes de Hadj Omar, qui voulut en faire des Musulmans et leur livra des combats sanglants, signalés de part et d’autre par la plus grande cruauté. L’esclavage existe encore, comme on sait, dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique, et le pays des Bambara est celui qui fournit le plus d’esclaves. Chaque année des marchands du Maroc le parcourent pour en acheter ; les esclaves parviennent aussi dans le nord par l’intermédiaire de marchands de Timbouctou et d’Araouan.

D’un côté les Bambara sont mécontents du gouvernement d’Ahmadou à Ségou ; de l’autre, ils mettent obstacle aux tentatives des Français pour s’y établir et y organiser un meilleur état de choses. Les dernières expéditions françaises, celles de Galliéni et du colonel Derrien, ont eu beaucoup à souffrir des attaques des Bambara.

Ce sont surtout des explorateurs français qui ont visité le Ségou et les pays bambara. Mungo Park a donné le premier une relation détaillée de son voyage dans ces contrées ; puis vint en 1860 l’importante exploration de Mage et Quintin, qui nous fit connaître le Ségou, et surtout Hadj Omar et l’aîné de ses fils, Ahmadou ; Raffanel avait visité avant Mage, vers 1840, le pays de Kaarta.

Mage fut presque obligé d’accompagner Ahmadou dans une expédition contre des tribus bambara révoltées. Plus tard Galliéni, Soleillet, Derrien et d’autres, tous plus ou moins munis de missions officielles du gouverneur du Sénégal, ont parcouru ces pays. Il est, en effet, de la plus grande importance pour cette colonie d’entrer en relations suivies avec le royaume bambara de Ségou, afin d’établir une communication entre le Sénégal et le Niger. Aujourd’hui, comme on sait, on s’en occupe très sérieusement (1884).

Tous les voyageurs qui ont vu le Ségou sont d’accord sur ce point, qu’Ahmadou ne possède pas la puissance et la considération de son père Hadj Omar et que, sinon avant sa mort, du moins aussitôt après, la domination de cette famille fouta sur les Bambara prendra fin. Ahmadou n’a pas su se ménager de partisans fidèles ; il passe également pour avare et a, dit-on, entassé d’énormes quantités d’or dans son palais. Nous avions déjà entendu raconter à Timbouctou les histoires les plus fabuleuses sur cette richesse, parée avec une véritable exagération orientale. Hadj Ali croyait ces racontars sur parole et se mettait en colère quand je déclarais exagérés ou faux tous les récits de ses amis mahométans.

Ahmadou, qui s’est donné également le titre d’émir el-Moumenin (commandeur des Croyants), n’est pas non plus heureux dans ses entreprises : au lieu d’un accroissement d’étendue et de puissance, son royaume supporte chaque année des déchirements intérieurs plus grands, de sorte que les anciens partisans de son père se retirent de lui. Il ne pourrait rétablir son autorité que par une grande guerre heureuse.

Le commerce du pays des Bambara est plus dans les mains des intelligents Nègres assouanik (Saninkou, etc.) que dans celles des indigènes eux-mêmes, qui ne sont que des producteurs et ne s’entendent pas à tirer parti de ce qu’ils récoltent ; de même, il s’y trouve beaucoup d’Arabes et de Maures du Hodh, surtout d’origine marocaine, qui remplacent ici les Juifs.