En somme, le gouvernement de la dynastie fouta de Ségou n’est pas un bienfait pour le pays bambara, si riche en toutes sortes de produits naturels, et l’influence des Français y serait très profitable ; mais il leur faudrait d’abord briser la puissance du fanatique Ahmadou.


CHAPITRE VIII

VOYAGE DE KALA-SOKOLO A MÉDINET-BAKOUINIT.

Départ de Kala. — Les Foulbé. — Épouvantails vivants. — Bousgueria. — Farachi. — Nara. — Nègres assouanik. — Goumbou. — Koumba de Barth. — Le cheikh de Goumbou. — Fin du Rhamadan. — Bassaro. — Présents du cheikh. — Benitez est gravement malade. — Difficultés de la marche. — Historique. — Départ pour Bakouinit. — Benitez est sur le point de mourir. — Bakouinit. — Les Fouta de Baghena. — Hadj Ali est malade. — La moisson. — Notre hôte de Bassaro. — Exactions. — Les Foulani et les Fouta. — Départ. — Le pays de Baghena. — Historique. — Les Foulbé. — Leur extension. — Leur nom. — Leur extérieur. — Foulbé purs et métis. — Les Djabar. — Migrations et conquêtes des Foulbé. — Sokoto et Gando.

Le 30 août 1880 nous quittions la ville bambara de Kala. Il m’avait été difficile de reconnaître dans ce bourg aujourd’hui négligé, avec sa nombreuse population d’esclaves, l’ancienne capitale d’une province de l’un des plus puissants empires de l’Afrique. Quel aspect doit avoir eu ce pays alors que le royaume du Mellé était encore à son apogée ! Une population nombreuse, aisée et instruite pour l’époque, habitait cette région ; de lointaines expéditions de guerres et de conquêtes, dirigées par des rois puissants, lui apportaient un bien-être qu’il n’a jamais revu ; des terres aujourd’hui abandonnées étaient alors des champs cultivés avec soin ; une industrie indépendante s’était développée ; les lettrés mahométans jouissaient de la plus grande considération auprès de la cour et du peuple. Et aujourd’hui !

Ces réflexions me vinrent à l’esprit lorsque nous quittâmes la ville, de grand matin, avec nos guides foulbé. Nous prîmes un congé cordial de notre ami le chérif ; le cheik de la ville ne se fit pas voir, et un certain nombre de ses esclaves ou de ses familiers furent seuls présents à notre départ.

Parmi mes Foulbé, qui parlaient aussi l’arabe, étaient quelques hommes extrêmement beaux ; un teint clair, un nez bien dessiné, de grands yeux vifs et une taille élégante distinguent tout à fait ce peuple de la hideuse population nègre ; ils ont l’habitude de tresser leurs longs cheveux noirs en nombreuses boucles minces. Mais dans ces pays on ne trouve plus beaucoup de Foulbé purs ; ils se sont mêlés depuis longtemps avec des Bambara et des Nègres assouanik. Nous transportions nos bagages sur cinq bœufs, qui servaient également de montures. Mes gens étaient assez bien remis pour pouvoir supporter le voyage. Benitez était cependant encore très faible.

Tandis que nous avions pris dans tout le reste de notre voyage, à partir du Maroc, la direction générale du sud, nous nous dirigions maintenant droit vers l’ouest. Notre but était la côte atlantique, la capitale de la Sénégambie, Saint-Louis, ou N’dar, comme disent les Arabes.

Nous ne connaissions pas nettement les difficultés que nous aurions à vaincre. Je savais qu’une route de caravanes existe entre les pays où nous étions et les forts des Français au Sénégal ; on nous engageait unanimement à nous défier des frères d’Ahmadou qui vivent à Nioro et à Kouniakari ; mes amis arabes m’avaient conseillé de chercher à éviter ces villes. En outre, il pouvait aisément m’arriver d’être retenu en ces endroits comme espion français. Je ne me laissai naturellement pas troubler par ces perspectives ; s’il était possible, je tournerais ces villes ; sinon, je me laisserais dépouiller par les chefs fouta : il ne pourrait m’arriver rien de plus.