Nous marchons vers l’ouest le matin du 30 août, de huit à onze heures, jusqu’au petit village de Sinjana, où se trouve une daya et où nous nous arrêtons longtemps pendant que les bœufs paissent ; après une courte marche nous dressons nos tentes le soir, dans une contrée inhabitée.
Le terrain est toujours le même : très plat, couvert d’une forêt clairsemée, avec de grandes clairières pleines de hautes herbes ; autour du village dont j’ai parlé se trouvent encore de vastes champs de sorgho cultivés partout avec soin : comme l’époque des moissons approche, une foule d’esclaves sont dans chaque champ, effrayant les oiseaux en poussant de grands cris et en agitant des crécelles de bois.
Les deux jours suivants, nous parcourons également une contrée complètement inhabitée, et notre nuit se passe en plein air. Là aussi nous sommes obligés d’emporter un peu d’eau, quoique de petites mares où l’on peut abreuver nos bœufs se trouvent souvent sur notre route. Nous marchons d’ordinaire de sept heures du matin jusque vers midi, et de trois à six heures. Le 1er septembre il tombe une pluie violente, de sorte qu’il nous faut demeurer longtemps sous les tentes. Comme nourriture nous avons exclusivement du riz : tous les autres aliments manquent.
Malheureusement la conduite de Hadj Ali était de nouveau telle, que nous nous trouvions dans les dispositions les plus fâcheuses. Il insultait de la manière la plus vile Benitez, à peine relevé de maladie et encore très faible, et me cherchait également querelle sur tous les sujets. Rien ne lui en donnait cependant le motif ; c’était encore une explosion de méchanceté et de jalousie, aussi bien que de mécontentement, causée parce que nous n’avions pas pris le chemin qu’il avait recommandé.
Le 2 septembre nous partons de bon matin, sous un ciel très couvert : vers midi nous faisons halte pendant une heure, pour atteindre enfin, le soir, la petite ville de Bousgueria. Des champs immenses l’entourent, et, avant d’y arriver, on marche durant des heures entre de hautes plantations de maïs et de sorgho.
Bousgueria est une colonie toute nouvelle, fondée surtout par des Nègres assouanik avec une certaine quantité de familles arabes ; elle date de peu d’années, quelques-uns disent quatre seulement. Un mur d’argile entoure cette petite ville ; à l’intérieur sont encore plus de huttes en nattes et en paille que de maisons en terre ; elle est pourtant assez importante et renferme quelques milliers d’habitants au moins. Une grande daya se trouve tout près.
La hauteur du plateau reste ici partout la même, elle est de 310 à 320 mètres ; la chaleur n’est plus aussi grande ; entre midi et trois heures du soir, le soleil est cependant brûlant ; nous cherchons toujours une place ombragée pour la halte, car il fait trop chaud sous les tentes.
Mes Foulani paraissent avoir rencontré ici de bons amis et ils déclarent qu’il faut nous arrêter pendant une journée, afin de permettre aux bœufs de se reposer. Cette résolution ne me plaisait guère, car l’endroit était très malsain et nous avions en même temps beaucoup à souffrir des mouches ; je ne me sentais pas bien, j’avais de nouveau des étourdissements et des maux de tête ; j’aurais voulu marcher le plus vite possible, mais dans ces pays on dépend entièrement de son entourage.
Nous trouvons ici de frais épis de maïs, qui forment un supplément agréable à notre misérable nourriture : on les rôtit au feu et on les trempe un peu dans l’eau salée, ce qui donne un mets d’un goût fort agréable : on le sait bien dans certains pays de l’Europe, et surtout en Hongrie, en Galicie, etc., où des épis de maïs ainsi préparés sont même servis sur les tables.
Dans la nuit du 3 au 4 septembre il a plu violemment, et, quand nous sommes prêts à partir le lendemain matin, le ciel est encore très couvert. Nous partons quand même.