Aujourd’hui nous avons eu une triste journée : le petit Nègre de Marrakech, Farachi, est mort en route. Déjà, le dernier jour passé à Kala, il était très malade : son état n’a fait qu’empirer depuis, et pendant les derniers temps il a dû être attaché sur un des bœufs, car il ne pouvait plus se tenir debout. Il semble que nous sommes tous attaqués d’une même maladie, qui se traduit par des étourdissements, une faiblesse générale et le manque d’appétit ; Benitez a éprouvé des symptômes analogues, mais s’est un peu remis jusqu’ici. Je me sens aussi fort mal et j’éprouve le besoin de rester étendu le plus possible ; aussitôt que je veux me lever, les étourdissements me prennent et je dois rassembler toute mon énergie pour ne pas tomber. Quand j’ai pu parvenir à monter sur mon petit grison, et que notre caravane est en marche, mon état s’améliore un peu. Farachi a montré des symptômes semblables, et il a succombé aujourd’hui vers midi. Mes Foulbé, ainsi que Kaddour, le Marocain, qui est tout à fait inconsolable, enterrent le pauvre petit dans un coin écarté du bois.

Farachi, garçon laborieux et rangé, m’était devenu presque indispensable pour le service de ma tente. Nous fûmes tous profondément émus quand notre pauvre compagnon de voyage, qui avait passé avec nous les bons et les mauvais jours, et s’était toujours montré plein d’activité et de bonne volonté, dut être enterré ici dans la solitude. Nous avons tous gardé de lui un souvenir amical.

Le 5 septembre est consacré à une longue marche du matin au soir, avec une courte interruption seulement vers midi, de façon à atteindre le petit village de Nara ou de Nowara. La direction suivie est exactement celle de l’ouest, et la structure du terrain, plaine, forêt et prairie, reste toujours la même. Nara est une petite colonie de Nègres assouanik, mêlés d’Arabes du Hodh, où l’agriculture est également en honneur. Le soir nous recevons un peu de lait frais, qui est tout à fait le bienvenu pour moi, et permet un changement agréable dans la préparation du riz. Nous sommes partout très amicalement accueillis dans ces bourgs de Nègres assouanik et n’avons jamais à nous y plaindre du fanatisme.

Le jour suivant, 6 septembre, nous atteignons, après une marche de six heures, notre but immédiat, la ville de Goumbou, jusqu’où nos Foulbé ont été engagés. C’est encore le même paysage ; nulle part d’élévation du sol, de colline ou de montagne ; aucune eau courante, mais seulement des dayas ; beaucoup de bois et de hautes herbes. Là aussi les champs s’étendent durant des heures en avant de la ville, et il est difficile de s’y retrouver, faute de chemins. Le sorgho et le maïs poussent ici en masse, avec une vigueur et une exubérance extraordinaires.

Toute notre caravane disparaît entièrement dans un de ces champs, car les tiges qui portent les épis en pleine maturité dépassent de beaucoup les cavaliers.

Nous avons encore parcouru une partie de notre voyage de retour, et nous approchons toujours de pays habités par des Européens. Aucun d’eux ne paraît avoir suivi ce chemin avant moi, et, si les noms de la plupart des endroits que j’ai vus se trouvent déjà sur les cartes, ils proviennent de nombreux renseignements recueillis par les voyageurs précédents et surtout par Barth. Pendant la route nous avons demandé à nos Foulbé de continuer à nous accompagner, moyennant un bon prix, car ce sont des hommes paisibles et laborieux : mais, à mon grand regret, ils ont refusé.

Goumbou, très grande ville, est composée de deux parties, séparées par une daya étendue et dont chacune a un cheikh particulier. Les deux quartiers sont entourés de murs et contiennent beaucoup de maisons d’argile, avec une population totale qui atteint certainement de 15000 à 20000 âmes ; je crois que Goumbou est plus considérable que le Timbouctou actuel.

Les maisons sont grandes et consistent en bâtiments bas donnant sur une cour. On n’y voit pas beaucoup de tentes et de huttes en paille. La population est surtout composée de Nègres assouanik fortement mêlés d’Arabes ; la langue de ces derniers est partout répandue.

Barth cite cet endroit sous le nom de Koumba, à propos de l’itinéraire de Sansandig à Kassambara, qu’il a tracé au moyen de renseignements. Il décrit ainsi la ville : « Koumba, la première ville du Baghena, est partagée par une vallée en deux quartiers différents, dont chacun a son gouverneur particulier. On tient le marché dans le ravin ou vallée qui les sépare. Les habitants sont tous Mahométans et parlent le bambara. » Cette description, qui date d’environ 1850, doit être rectifiée sur un point : c’est que le bambara est peu parlé à Goumbou. Tous les habitants entendent l’arabe et en partie le foulbé ; ils sont certainement Mahométans, mais sans le fanatisme des Foulani.

Notre lettre de recommandation parvient au cheikh du quartier sud de Goumbou, grand Nègre assouanik très vigoureux, ainsi que son frère Bassaro, homme bienveillant et amical ; il nous reçoit très bien et nous loge dans une petite maison, à l’intérieur d’une vaste propriété.