Le soir de notre arrivée, le 6 septembre, il y a grande fête à Goumbou ; le Rhamadan est fini, et la population se livre bruyamment à la joie. Le matin suivant, les fêtes continuent, chacun est en habit de gala ; les femmes ont mis des bijoux d’or et d’argent, en partie riches et d’un travail original ; les jeunes garçons tirent des coups de fusil. Nous sommes accablés de visiteurs, qui nous questionnent sur tout. Le cheikh chez lequel nous sommes descendus est un bon homme, mais un père de famille sévère et ordonné. Il se conforme strictement à certains préceptes enseignés chez les Mahométans, d’après lesquels on doit héberger gratuitement ses hôtes pendant trois jours.

Notre hôte s’acquitte de cette obligation, mais ensuite nous devons payer toute mesure de riz ou de couscous, chaque œuf ou chaque poulet, généralement avec de l’étoffe ; je sacrifie aussi des douros, dont il me reste quelques-uns, et que je partage en quatre avec un couteau ; on n’accepte déjà plus très volontiers les cauris. Le cheikh a derrière notre maison une grande pièce pleine de riz et de sorgho ; chaque matin, il vient avec ses esclaves et mesure la quantité nécessaire aux divers ménages ; il a quatre femmes, chacune habite avec ses enfants et ses esclaves une partie séparée de la maison, et reçoit tous les jours sa ration de grain. Ce grain est pilé ensuite dans de grands mortiers en bois, et la farine ainsi obtenue est mangée d’ordinaire sous forme de couscous, préparé avec du beurre ou du lait. D’ordinaire le cheikh ne donnait pas de viande : mais, quand il faisait tuer un mouton, chaque femme en recevait sa part ; il y avait souvent des réclamations sur ce point, mais, en père de famille sévère, il ne se laissait pas aller à discuter et repoussait simplement toutes les plaintes. En somme, son ménage était fort bien ordonné ; le cheikh mangeait alternativement chez chacune de ses femmes et se faisait toujours annoncer, afin que tout fût préparé pour le recevoir. C’était un homme pieux, faisant régulièrement ses ablutions et ses prières. En général, il nous laissa en paix, et ne vint nous voir que de temps en temps pour causer quelques instants. Son frère Bassaro nous visitait plus souvent et s’occupait activement de trouver des bœufs de charge pour la continuation du voyage. Les Foulbé de Kala ne se laissèrent pas convaincre de demeurer avec nous, et repartirent pour leur pays après avoir reçu leurs cinq pièces d’étoffes ; j’avais acheté au cheikh de la cotonnade contre de l’or, car elle me faisait défaut. Il a fallu encore lui remettre des présents ; Hadj Ali a été obligé de me donner beaucoup de ses tobas brodées et de couvertures, afin que je puisse faire les cadeaux nécessaires ; nous nous sommes mis d’accord pour leur attribuer un fort bon prix, dont je lui suis naturellement redevable et que je n’ai pu acquitter qu’à mon arrivée au Sénégal. Il paraît ici extrêmement difficile d’obtenir des guides et des bœufs de charge, aussi je suis forcé d’augmenter mes présents au cheikh : je sacrifie un cafetan de drap rouge, emporté du Maroc et que j’ai pu sauver jusque-là ; ce cadeau lui plaît tellement, qu’il se donne beaucoup de peine pour nous. Une autre marque d’attention particulière de sa part est de nous envoyer chaque matin un plat de lait frais. Comme nous pouvions en outre acheter des poulets et des œufs, nous aurions vécu d’une manière assez confortable, si notre santé eût été meilleure. Quant à moi, j’étais encore assez souffrant ; Hadj Ali avait de fortes douleurs d’estomac et des accès de fièvre ; il était très inquiet et craignait de mourir. Aussi il m’accablait des plus violents reproches, parce que je l’avais persuadé de voyager dans un pays si malsain. Cependant son état n’était pas très grave, ici du moins ; l’usage de la quinine et des vomitifs l’améliorait beaucoup. Au contraire, Benitez paraissait toujours plus mal, de sorte que j’avais pour lui les plus graves appréhensions. Il passait son temps étendu dans sa hutte, et semblait avoir perdu toute connaissance ; il ne pouvait presque rien avaler. Cet homme, jadis vigoureux, était à l’état de squelette et ne pouvait se tenir assis, encore moins se lever et marcher. Un jour que j’avais pu le décider à s’asseoir près de nous pour manger, il ne lui fut pas possible de porter à sa bouche sa cuiller, et sa main retomba inerte : c’était un fort triste spectacle. En outre, la crainte d’être reconnu pour un Chrétien, ou d’être dénoncé par Hadj Ali, le poursuivait évidemment. Pendant les dix jours que nous demeurâmes à Goumbou, il ne se trouva pas mieux. Je dus songer au départ, et pourtant je ne pouvais le laisser seul ici. Cette circonstance, les hésitations provoquées pour la location des animaux, la conduite brutale et indigne d’Hadj Ali, tout cela exerçait sur moi un effet quelque peu décourageant : aussi avais-je besoin de toute mon énergie physique et morale pour me soutenir dans de telles circonstances.

J’aurais volontiers loué des guides ici, pour nous conduire directement à Médine, qui est déjà fort bien connue des habitants ; nous aurions pris une route plus au sud que celle suivie jusque-là, afin de ne pas être forcés d’aller voir les frères du sultan de Ségou à Nioro et à Kouniakari. Mais nous aurions dû traverser des localités bambara, et Hadj Ali s’éleva très énergiquement contre cette pensée ; il ne voulait absolument pas aller dans des pays nègres, où la langue arabe n’est comprise que de quelques cheikhs. Il nous restait encore un parti, celui d’éviter la route principale et de ne traverser pendant le voyage que des régions inhabitées, en nous éloignant des localités. Mais il aurait fallu prendre avec nous une quantité de vivres, ainsi qu’un grand nombre d’hommes, et nous aurions dû probablement faire souvent des détours : c’eût été un voyage très désagréable et très dangereux, même si nous avions eu des guides pour le faire, ce qui n’était pas le cas ; je n’en trouvai même pas qui voulussent me louer des bœufs pour aller jusqu’à Médine par le chemin direct. Nous envoyâmes des gens dans le voisinage afin d’en chercher, mais en vain. Cependant ma situation devenait toujours plus désagréable ; Kaddour, le serviteur marocain, tomba malade et demeura également alité ; le manque de ressources, qui m’eussent permis de mener mes affaires plus énergiquement, m’était fort pénible : il ne nous resta qu’à diminuer l’étendue de notre voyage et à ne louer des hommes et des animaux que jusqu’à la ville de Bakouinit. Quoiqu’elle fût à une courte distance, je ne trouvai personne pour cela. Enfin le frère du cheikh, Bassaro, nous fut d’un grand secours en déclarant qu’il nous accompagnerait lui-même à Bakouinit ; son offre fut accueillie avec une grande joie, et il se trouva aussitôt des gens pour nous louer cinq bœufs. Bakouinit n’était, disait-on, qu’à trois ou quatre jours de marche, mais les habitants craignaient le peu de sécurité de la route, ainsi que les lions, nombreux, paraît-il.

Goumbou même est encore à 300 mètres d’altitude, et la partie nord de la ville à 20 mètres environ plus haut, car le terrain va en montant à partir de la daya. Nous n’avons eu que peu de pluie pendant notre séjour ; il semble que la saison pluviale soit près de sa fin, et, si nous réussissons à atteindre sans difficulté le Sénégal dans quelques semaines, il ne sera plus navigable aux vapeurs. Aussi désirais-je avancer aussi vite que possible.

Goumbou, qui est une vieille ville, date peut-être de l’époque où l’ancien royaume de Ghanata existait encore et où le pays de Baghena (aujourd’hui Bakounou) en constituait une des parties. La ville est encore importante aujourd’hui ; elle est très grande et entourée d’une ceinture de champs de sorgho, qui s’étend fort loin. A certaines époques il y a ici un mouvement d’affaires, et les Arabes du Hodh y passent une ou plusieurs fois par an pour porter de la gomme à Médine ou à Bakel sur le Sénégal.

Le 16 septembre tout parut enfin prêt, mais la matinée se passa sans que nous pussions partir. Il manquait l’un des bœufs loués, et il fallut longtemps avant qu’il pût être amené. Nous prîmes enfin congé du cheikh de Goumbou, qui, en somme, nous avait amicalement accueillis et soutenus, quoiqu’il nous eût fait tout payer. Bassaro, son frère, voyageait avec nous sur son cheval ; les hommes qui nous accompagnaient étaient ses esclaves.

L’état d’Abdoullah (Benitez) est toujours lamentable ; pourtant il faut partir ; j’emmène donc un âne à son intention, mais il peut à peine se tenir sur lui. Au bout de deux heures de marche seulement, nous faisons halte dans un petit village, afin de faire paître nos bœufs ; Benitez tombe aussitôt dans un sommeil cataleptique, et c’est presque un bonheur que nous ne puissions continuer la marche ce jour-là, car un des bœufs s’est enfui et ne peut être repris qu’après des recherches qui durent des heures. Cependant il est trop tard pour pouvoir marcher encore, et nous passons la nuit ici. Les maisons en argile, même dans les petits villages, sont généralement bien bâties. La direction suivie a toujours été droit vers l’ouest.

De ce point à Bakouinit il ne m’a plus été possible de noter les noms de tous les villages. Ce fut d’abord l’état alarmant de Benitez, puis la maladie de Hadj Ali et la mienne, qui m’occupèrent à tel point que je ne pus songer à autre chose. Hadj Ali se refusa finalement à demander aux habitants les noms de quelques localités et ne me le permit point, pas plus qu’à Benitez ; c’était, disait-il, trop dangereux, et cela pouvait rendre les gens défiants. Durant la route je ne pouvais faire qu’avec peine quelques observations, dont je notais ensuite la nuit, quand j’étais seul, les plus importantes. Du reste cette partie de Goumbou à Bakouinit a été l’une des plus désagréables de tout mon voyage ; je n’en conserve que de tristes souvenirs.

Le 17 septembre nous partons de grand matin. Cette journée m’est restée comme la plus horrible de mon expédition : aucun des accidents qui étaient survenus jusque-là ne s’est si profondément imprimé dans ma mémoire que les événements de ce jour.

Nous marchons sans nous reposer et par la grande chaleur jusqu’à deux heures ; vers une heure nous passons près d’un petit village, malheureusement sans y faire halte. Enfin Benitez ne peut plus continuer et s’affaisse inerte, sa mine est effrayante et je m’attends à tout moment à le voir mourir. J’insiste pour que nous nous arrêtions et qu’on dresse les tentes ; nous faisons halte quelques instants ; mais, quand il s’agit de repartir, il devient évident qu’Abdoullah ne peut demeurer ni sur un des ânes, ni sur un des bœufs, ni sur le cheval de Bassaro ; il retombe constamment ; Hadj Ali demande alors tout uniment qu’on l’abandonne ici, dans le désert : « il doit mourir, après tout, et cela ne peut durer encore que quelques heures ! » Je suis indigné de cette proposition et je déclare qu’en ce cas je veux demeurer seul avec Benitez. Mais Bassaro pense aussi qu’il est nécessaire d’atteindre le soir un endroit habité : il le faut. Les esclaves qui nous accompagnent se refusent à mettre Benitez sur un des bœufs et à l’y attacher ; puis ils déclarent subitement qu’ils ne veulent pas toucher à un Chrétien mourant ! Évidemment Hadj Ali leur a dit qu’Abdoullah est Chrétien. Enfin Bassaro lui-même en a pitié, et m’aide à l’attacher sur un des bœufs. C’est une triste marche que celle qui suit. Benitez est étendu inconscient sur son animal, et à tout instant j’appréhende de le voir mourir... Cependant il commence à pleuvoir et nous arrivons dans la soirée seulement, après cette marche épuisante, à un village, où nous pouvons nous arrêter. Benitez vit encore, il est vrai, mais j’ai peu d’espoir qu’il puisse passer la nuit.