Hadj Ali m’a certainement rendu de grands services pendant mon voyage et a contribué pour une large part à son succès. Il nous a évidemment sauvés d’une mort certaine lors de la surprise des Oulad el-Alouch, et à Taroudant il a su manœuvrer habilement ; en général il a beaucoup fait pour nous, et je lui en dois de la reconnaissance. Mais sa conduite dans cette journée a complètement étouffé en moi ce sentiment. Je ne pourrai jamais lui pardonner ce qu’il a fait à Benitez.
Le village où nous passons la nuit est divisé en deux parties, dont l’une est habitée par des Assouanik et l’autre par des Arabes. Heureusement le lendemain, 18 septembre est un jour de repos : Bassaro s’occupant d’affaires, nous demeurons ici tout le jour. Benitez vit encore le lendemain matin ; il a même sa connaissance et se plaint en termes incohérents de Hadj Ali. Il ne peut encore se tenir debout, ni même assis ; mais je lui donne aujourd’hui un peu de bouillon de viande d’agneau et il le supporte.
Il fait de nouveau très chaud, mais nous avons par bonheur des pièces assez fraîches dans notre maison d’argile ; Abdoullah peut y demeurer couché tout le jour et il se remet réellement un peu. Il le doit exclusivement à Bassaro ; si Hadj Ali avait réalisé hier ses intentions et si nous avions abandonné Benitez, c’eût été mon devoir de rester seul avec lui dans le désert. Chacun prétendait qu’il mourrait, mais sa forte nature l’a sauvé.
Dans ces villages assouanik la nourriture ordinaire se compose de couscous, de sorgho et de riz ; la viande est rare, et, quand il est possible d’acheter un mouton, nous sommes toujours obligés d’en laisser une partie à nos hôtes du jour : ainsi le veut la coutume. Aussi souvent que je l’ai pu, j’ai pris des consommés de viande avec des œufs ; j’en ai fait prendre aussi à Benitez : nous avons dû à ces aliments et au lait, que malheureusement nous ne pouvions toujours trouver en quantité suffisante, de nous rétablir tous deux ; j’étais également peu à peu retombé malade et je souffrais encore d’étourdissements de mauvais augure.
Le 24 septembre seulement, c’est-à-dire après un voyage de huit jours, nous atteignîmes la ville de Bakouinit (Médinet-Bakouinit, par opposition au pays du même nom), tandis qu’on nous avait dit au début qu’il s’agissait de trois étapes. Le terrain n’était pas resté le même : les premiers jours nous avions traversé une grande région de forêts, avec des clairières où se trouvaient de petits villages isolés ; l’altitude était toujours d’environ 320 mètres, comme à Goumbou. Puis le sol s’inclina, peu à peu il est vrai, et le 22 septembre nous arrivions à une localité qui n’avait que 180 mètres. Déjà auparavant la composition sablonneuse du sol nous avait frappés, par contraste avec l’argile des terrains précédents, qui étaient très fertiles, tandis que le sable du terrain actuel montrait une flore très pauvre. A partir de ce point le sol s’éleva de nouveau ; le jour suivant, nous campâmes dans une localité située à 260 mètres d’altitude, et le 29 septembre nous atteignions Bakouinit, qui est de nouveau à 320 mètres au-dessus de la mer. Nous avions traversé une dépression large d’environ 50 ou 60 kilomètres et dirigée probablement du nord au sud, tandis que sa plus grande profondeur atteint 140 mètres. C’est une enclave de la région des sables, el-Hodh, qui a à demi le caractère d’un désert ; elle s’avance vers le sud dans le pays de Baghena, fertile lui-même.
Nous rencontrions chaque soir un village en argile, ou un douar provisoire de tentes et de huttes, où les habitants des villes s’étaient rendus pour faire la moisson : ces colonies passagères se trouvaient toujours dans le voisinage d’un grand champ de sorgho. La population était partout la même, un mélange d’Arabes et d’Assouanik, qui entendaient d’ailleurs tous la langue arabe.
Je fus désagréablement ému quand, peu avant Bakouinit, nous rencontrâmes justement quelques villages fouta. Cette population noire, aussi sauvage que fanatique et pillarde, et d’où sort Hadj Omar, célèbre avec tant de raison, paraît s’étendre déjà du pays de Kaarta à Bakounou (Baghena).
Dans la plupart des localités se trouvent des puits avec de bonne eau, et en général le pays est sain. Je me suis remis un peu, et Benitez est devenu également infiniment plus vigoureux ; il semble que la crise survenue dans cette terrible journée se soit heureusement terminée. Ces derniers jours, il a pu se tenir déjà sur un bœuf sans en tomber, et il a même un peu d’appétit, de sorte que je le crois sauvé. Il souffre surtout dans les villes ; aussitôt que nous sommes en route, invariablement son état s’améliore. Par contre, Sidi Hadj Ali tombe maintenant malade et ne peut marcher qu’avec peine : il a la mine pâle et amaigrie. Bien que n’étant pas d’une constitution plus vigoureuse que mes compagnons, et quoique me trouvant encore moins habitué qu’eux au climat du sud, j’ai pourtant mieux supporté en général le voyage. Il semble que ce soit une tout autre chose de faire par soi-même une exploration d’après une idée déterminée, pour la réalisation de laquelle on s’impose toutes les peines possibles, ou, au contraire, d’y prendre part contre rémunération. Dans ce dernier cas il manque naturellement l’excitation morale, qui pousse un homme à ne pas désespérer, même dans les situations les plus dangereuses. Mes deux compagnons ne portaient évidemment plus aucun intérêt à l’issue du voyage et ne pensaient uniquement qu’à ses dangers et à ses fatigues.
A cette époque nous vîmes dans beaucoup d’endroits faire déjà les récoltes. Le sorgho et le maïs étaient mûrs, et la population, heureuse d’avoir une bonne moisson, travaillait assidûment dans les champs ; on coupe les tiges près du pied et l’on arrache à la main les grains des épis, après les avoir fait sécher au soleil ; partout dans les villages les toits en étaient couverts. Comme je l’ai dit, la farine s’obtient en écrasant le grain dans de grands mortiers de bois ; le riz est également décortiqué de cette manière.
Dans la dépression sablonneuse de terrain dont j’ai parlé, la latérite apparaît par places ; près de Bakouinit je vis enfin les premières roches ; c’étaient des schistes argileux foncés, qui sortaient par places du sol de la plaine et faisaient partie des contreforts les plus avancés des montagnes schisteuses du sud.