Le soir du 24 septembre nous arrivions à Médinet-Bakouinit. Les Arabes, les Foulbé et les Assouanik nomment cette ville Bakouinit, et de même tout le pays porte le nom de Bakounou ; je n’ai pas retrouvé l’ancienne forme de Baghena.
C’est une ville assez étendue, à peu près à moitié aussi grande que Goumbou et qui consiste également en maisons d’argile, plus délabrées pourtant que dans cette dernière ville. Une grande daya est située tout près et renferme beaucoup d’eau très claire, d’ailleurs fade et peu rafraîchissante, tandis que celle de puits, dont nous avions usé jusque-là, était extrêmement fraîche.
Nous ne descendons pas chez le cheikh Chamous, mais chez un correspondant de Bassaro, qui nous accueille très bien ; cependant il ne peut mettre à notre disposition qu’une petite pièce, de sorte que nous sommes obligés de demeurer presque toujours dans la cour et même d’y dresser une tente. Pourtant il faut d’abord donner quelques présents à cet homme ; Hadj Ali doit encore venir à mon aide et me prêter quelques vêtements brodés de Timbouctou. En échange, notre hôte promet de s’occuper de nous faire avoir des animaux pour aller jusqu’à Médine.
A Médinet-Bakouinit les habitants sont encore composés de ce mélange d’Arabes et d’Assouanik qui paraît être répandu dans tout le pays de Bakouinit (Baghena). Ils sont très pieux, font régulièrement leurs prières et savent presque tous lire et écrire. Cet état moral tient à ce que l’on rencontre souvent ici des Foulbé et des Fouta, deux peuples qui, bien qu’ennemis acharnés, se distinguent également par une grande piété, dégénérant souvent en véritable fanatisme. Nous devions bientôt savoir à quoi nous en tenir sur la fâcheuse influence de la population fouta.
Aussitôt que nous sommes entrés dans la ville, Benitez s’est trouvé beaucoup plus mal ; il semble que la peur d’être reconnu pour Chrétien ait autant d’action sur lui que les souffrances physiques. Son état empire encore beaucoup ; sa faiblesse s’accroît, il s’affaisse quand il veut se tenir debout, et sa mine est extrêmement inquiétante. Il commence à se plaindre de douleurs d’estomac, et la pensée me vient, malgré moi, qu’il souffre d’un empoisonnement. Je me souviens que Hadj Ali, à la mort du petit Farachi, a laissé échapper qu’il avait été probablement empoisonné à Kala. Je ne voulus pas examiner plus sérieusement la possibilité d’une tentative semblable contre Benitez : cette pensée était trop horrible. Nous ne pouvions rien que le laisser reposer et tenter de lui faire avaler un peu de lait, de consommé ou de bouillon de poulet ; il passa étendu inerte sur son lit toute la durée de notre séjour, qui dura près de deux semaines.
Sauf un accès de coliques extrêmement violentes, qui me surprit la nuit et me fit encore songer malgré moi au poison, je me trouvai fort bien à Bakouinit, et le seul mal dont je souffris était la faim ! Manger constamment du couscous et du riz ne suffit pas à la calmer ; ce n’est pas une alimentation nutritive : elle rassasie momentanément, mais laisse bientôt reparaître le sentiment du vide de l’estomac. Il y avait à Bakouinit beaucoup de poulets, de moutons et de chèvres, mais Hadj Ali ne me permit pas d’en acheter. « Si les habitants s’apercevaient, pensait-il, que j’avais encore de l’or, ils ne nous laisseraient pas partir avant de me l’avoir complètement soutiré. » C’était, il est vrai, une raison assez fondée ; mais nous avions tous trois besoin d’une nourriture substantielle, et avec l’aide de notre hôte nous aurions bien pu acheter un peu de viande.
Le 27 septembre, arriva un homme qui consentit à me louer des bœufs jusqu’à Médine (on dit toujours ici Moudina) ; mais il demandait huit pièces d’étoffe pour chaque animal ; une pièce de cotonnade bleue dite guinée représente ici au moins quatre douros (vingt francs), et à peine la moitié à Médine ; c’était encore trop cher, selon moi, pour une distance relativement courte, car j’aurais eu besoin d’au moins cinq bœufs, ce qui m’eût coûté 800 francs ! Le soir, vint un autre homme, qui nous offrit des chevaux et des bœufs à cinq pièces d’étoffe par animal.
Le matin suivant on nous dit que quelques Fouta se trouvant à Bakouinit avaient interdit à tous les propriétaires d’animaux de m’en louer, de sorte que je devais m’attendre à un long arrêt. Il est étonnant que ces Fouta, qui n’ont autour de Bakouinit que deux ou trois petits villages, y aient une telle influence et puissent terroriser le pays. Tout le monde se plaint des brigandages de ces gens audacieux et arrogants, mais personne n’ose leur résister, de peur du gouverneur voisin de Nioro, le frère du sultan de Ségou.
Le 29 septembre, Bassaro, qui ne nous avait pas encore quittés, et notre hôte se rendirent dans les environs pour tenter de louer des bœufs. Quand ils revinrent le soir, ils annoncèrent que des gens se présenteraient le lendemain. Le matin suivant, Bassaro retourna à Goumbou ; il nous avait rendu beaucoup de services, et Benitez surtout devait lui être fort reconnaissant. Je n’avais plus absolument rien ; mais, pour ne pas le laisser partir sans un présent convenable, je lui donnai une boîte à tabac en métal blanc, qui portait mes initiales gravées. Si donc un jour quelque voyageur passe à Goumbou, il ne devra pas s’étonner d’y trouver une boîte très élégamment travaillée pour tabac de Turquie.
Bassaro et son frère le cheikh sont deux personnages de grande taille, vigoureux, d’allures un peu rudes et brutales et qui paraissent posséder une assez grande influence ; les Fouta ne leur imposent pas encore ; ils habitent assez loin de Kaarta et de Ségou pour que Goumbou jouisse d’une certaine indépendance. Cette ville est d’ailleurs plus aisée et plus jolie que Bakouinit, car les brigandages des Fouta ne s’étendent pas aussi loin, pas plus que les bandes pillardes des Arabes Oulad el-Alouch ne descendent autant dans le sud.