Je dis un adieu cordial à Bassaro, car il avait pris une place importante parmi le petit nombre de gens qui nous ont vraiment soutenus dans toute mon entreprise.
Le 30 septembre, en effet, quelques hommes vinrent m’offrir des bœufs à louer, mais nous ne pûmes nous entendre ; l’un d’eux, qui en a deux, consent à m’accompagner moyennant sept pièces d’étoffe ; pour le moment nous n’acceptons pas son offre.
Peu après apparaît le cheikh des Fouta des alentours de Bakouinit, un farouche coquin, universellement connu et redouté comme un voleur de grand chemin, mais auquel ici personne n’ose s’opposer ; il nous demande un grand anneau d’or en échange de la permission de quitter Bakouinit et de continuer notre route. Il n’y a pas le moindre droit, et seul le cheikh de Nioro (ou de Rhab, comme les Arabes nomment cette ville) devrait exercer de pareilles exactions, mais je ne suis pas moins obligé de lui donner un anneau pesant à peu près quatre mitkal (quatre grammes), car il nous aurait certainement attaqués avec sa bande. Ma réserve d’or se borne maintenant à deux anneaux, outre le peu qui reste à Hadj Ali, car il m’a déjà beaucoup prêté.
Le 1er octobre nous avons un violent orage, Benitez est très mal, et Hadj Ali commence à se trouver gravement malade ; il ne peut supporter aucune nourriture ; le Marocain Kaddour se plaint aussi de violents maux de tête, de sorte que maintenant je suis seul assez bien portant.
Je suis persuadé que nous nous remettrions bientôt tous avec une nourriture substantielle et appropriée, mais Hadj Ali persiste à prétendre qu’il serait dangereux de montrer que nous avons encore de l’argent monnayé ; et il s’exprime sous une forme si brutale, qu’il m’est impossible d’arriver à une explication plus complète ; je suis donc forcé de laisser les choses suivre leur cours, en souhaitant que la vigoureuse nature de mes compagnons leur rende la santé.
Le soir on nous dit que les gens sur lesquels nous avons compté ne partiront pas avec nous ; ce qui peut nous arriver de mieux est d’attendre ici d’un à deux mois. A ce moment il arrive des Arabes du Hodh qui portent de la gomme aux factoreries françaises du Sénégal, et je pourrai voyager commodément et sûrement avec eux. Jolie perspective ! Il faudra d’abord subir un long arrêt ici dans des circonstances fâcheuses ; puis nous ne savons si les Arabes nous permettront de les suivre ; enfin, si cette éventualité se réalise, leur route sera tout autre, située beaucoup plus au nord, et très longue.
Le 2 septembre il vient encore quelques-uns de ceux qui ont refusé hier de partir avec moi et ils se déclarent prêts à nous accompagner ; ils demandent d’avance six pièces d’étoffe. Mais je dois poser comme condition à tous que le payement n’aura lieu qu’à Médine, car je suis loin d’avoir assez de ressources pour payer ici le prix de location. Dans la ville je ne trouverai personne, parce qu’on y craint généralement les Fouta, et je serai probablement forcé de m’entendre tout d’abord avec eux. Le jour suivant, nous souffrons tous de très violentes douleurs d’intestins, occasionnées par de la viande gâtée que nous avons mangée la veille au soir ; l’état de Hadj Ali est surtout devenu très inquiétant.
Le 4 septembre il vient encore des gens qui se déclarent prêts à se rendre avec moi à Kouniakari ; mais ils réclament d’avance le prix (trente pièces d’étoffe), ce que je ne puis naturellement leur donner, et les négociations se rompent. Puis d’autres arrivent et il est convenu entre nous qu’ils me donneront deux bœufs et trois ou quatre chevaux, pour Rhab (Nioro), moyennant une pièce et demie d’étoffe par animal. Je puis encore réunir cette quantité de cotonnade, mais je tomberai ainsi entre les mains du frère du sultan Ahmadou, qui me prendra les derniers restes de mon bagage, si même il ne me retient pas prisonnier ; je dois m’y attendre à peu près sûrement. Le jour suivant on nous dit que nous partirons le surlendemain avec quatre animaux de charge, pour lesquels nous devons payer six pièces d’étoffe. D’ailleurs je n’ai qu’à me résigner ; sans ressources, comme je suis, je ne puis exercer aucune influence sur les résolutions de ces gens.
Le 6 septembre ont lieu nos préparatifs de départ ; mais ce n’est que le jour suivant que nous pouvons réellement parcourir une partie de notre route. Le pays n’est pas sûr et nos guides sont fort inquiets. Les Fouta, cette population noire, inquiète, ambitieuse et arrogante, entreprennent constamment des expéditions contre les Foulbé fixés entre Bakouinit et Nioro, qui s’entendent naturellement à se défendre, en leur qualité de peuple guerrier. Il y a peu de jours seulement, quatre Foulani sont tombés dans une escarmouche, où un plus grand nombre de Fouta a également péri : ces circonstances rendent naturellement le voyage beaucoup plus difficile.
Hadj Ali emploie la journée qui précède notre départ à m’arracher un billet de 70 mitkal d’or (environ 800 francs) pour marchandises prêtées ! Il m’a en effet remis une certaine quantité de vêtements brodés et de couvertures, que j’ai dû donner en présent pendant la route ; je ne veux pas rechercher si leur valeur montait à cette somme ; en tout cas je lui donne le billet demandé.